Выбрать главу

La porte cliqueta et s’ouvrit. Un mince faisceau de lumière venu du hall perça à l’intérieur. Mais il n’y avait personne.

— Oui ?… fit-il en tentant de ravaler ses sanglots. Qui est là ?

La réponse lui arriva dans l’oreille, comme s’il était sur l’intercom de son casque.

— Viens avec moi, lui dit une voix d’homme.

Michel sursauta et se cogna contre la paroi. Il discerna alors une silhouette obscure.

— Nous avons besoin de ton aide, chuchota la silhouette. (Une main se posa sur son bras et le serra.) Et toi, tu as besoin de la nôtre.

Il y avait comme une trace de sourire dans cette voix que Michel ne reconnaissait pas.

La peur le projeta dans un monde nouveau. Soudain, il voyait plus nettement, comme si l’attouchement de son visiteur avait réglé son optique à la façon d’une caméra. L’autre était mince, la peau sombre. Un étranger. L’étonnement domina sa peur, il se leva et se déplaça dans l’ombre avec des gestes précis. Ceux d’un rêve. Il mit ses sandales et suivit l’étranger qui le pressait de sortir dans le couloir. Pour la première fois depuis des années, il sentit la légèreté de la pesanteur martienne. Le couloir semblait empli d’une lumière grise et dense. Mais il savait que seules les bandes d’éclairage du sol étaient allumées. Elles suffisaient à y voir clair, même si on avait peur. Son compagnon avait sur la tête des dreadlocks courtes et noires, ce qui lui donnait une allure de hérisson. Il était de petite taille, fluet, le visage émacié. Un étranger, sans le moindre doute. Un intrus venu des nouvelles colonies de l’hémisphère sud, songea Michel. Mais il le guidait dans Underhill comme un familier des lieux, dans un silence absolu. À dire vrai, tout Underhill était plongé dans le silence, comme un film en noir et blanc. Un film muet. Il jeta un coup d’œil à son bloc de poignet : il était vide. Le laps de temps martien. Il voulut demander : Qui êtes-vous ?, mais le silence était si épais qu’il n’y parvint pas. Il formula les mots en esprit, l’homme se détourna et le regarda, et il découvrit le blanc de ses yeux comme deux cercles lumineux, et ses narines comme deux trous noirs dans son visage.

— Je suis le passager clandestin, dit-il dans un sourire.

Michel vit alors que ses canines étaient décolorées : elles étaient en pierre. De la pierre martienne dans une bouche de Terrien. Mais l’étranger le saisit par le bras et l’entraîna vers le sas de la ferme.

— Dehors, nous allons avoir besoin de casques, chuchota Michel, en reculant.

— Pas cette nuit.

L’étranger ouvrit le sas et Michel ne sentit pas le moindre souffle d’air. Ils y entrèrent et pénétrèrent dans le feuillage. L’air était doux. Hiroko sera furieuse, se dit Michel.

Soudain, il avait perdu son guide. Devant lui, il devina un mouvement et entendit un petit rire cristallin. Comme celui d’un enfant. Il prit brusquement conscience que l’absence de tout enfant dans la colonie expliquait ce sentiment de stérilité qu’ils éprouvaient. Ils construisaient, ils plantaient et, pourtant, en l’absence d’enfants, ce sentiment de stérilité enveloppait leur existence.

Il était effrayé, mais il continua d’avancer vers le centre de la ferme. L’air était humide et chaud, il sentait la boue, l’engrais et le feuillage. La lumière perçait au travers de milliers de trous dans le feuillage, comme si les étoiles avaient réussi à les rejoindre au travers de la baie.

Ils traversèrent un champ de maïs dans un grand bruissement, et Michel eut le sentiment de respirer un parfum de cognac. De petites pattes se hâtaient dans les canaux étroits des rizières où poussait le paddy. Même dans la pénombre, Michel devinait le vert intense des pousses. Et puis, aussi, de petits visages qui souriaient à la hauteur de ses genoux et disparaissaient dès qu’il essayait de les regarder en face. Le sang bouillonnait dans ses veines, il recula de trois pas, puis s’arrêta et pivota. Deux petites filles nues venaient vers lui, suivant l’allée, les cheveux noirs, la peau sombre. Elles ne devaient pas avoir plus de trois ans. Elles avaient les yeux bridés, l’air solennel. Elles lui prirent les mains et il se laissa entraîner le long de l’allée, en les regardant tour à tour.

Quelqu’un avait décidé de s’attaquer à la stérilité. Comme ils s’avançaient, d’autres gamins nus surgirent des buissons pour se rassembler autour d’eux, filles et garçons, certains plus sombres ou plus clairs que les deux petites filles qui l’avaient accueilli, mais tous à peu près du même âge. Michel se retrouva avec une escorte de neuf ou dix enfants lancés au trot. Au centre du labyrinthe végétal, il déboucha sur une clairière. Il y découvrit une dizaine d’adultes, nus également, assis en cercle. Les enfants se précipitèrent sur eux pour les cajoler, avant de s’installer sur leurs genoux. La vision de Michel était maintenant plus claire dans le reflet des étoiles et la brillance des feuilles, et il identifia certains membres de l’équipe de la ferme : Iwao, Raul, Ellen, Rya, Gene, Evgenia. Hiroko était absente.

Après un instant d’hésitation, Michel se débarrassa de ses sandales et ôta ses vêtements avant de prendre place dans le cercle. Il ne savait pas à quoi il participait, mais, pour l’heure, ça n’avait pas d’importance. Certains des autres inclinèrent la tête, et Ellen et Evgenia, qui l’encadraient, lui touchèrent le bras. Puis, brusquement, les enfants se levèrent et coururent vers les travées extérieures en riant et en poussant des cris aigus. Ils revinrent pour former un groupe serré autour d’Hiroko, qui pénétrait maintenant dans le cercle, forme nue et semi-obscure dans le noir. Conduite par les enfants, elle fit lentement le tour du cercle, distribuant à chaque main tendue une poignée de terre. Michel imita le geste d’Ellen et d’Evgenia à son approche, tout en observant la peau satinée d’Hiroko.

Il lui était arrivé une fois, sur la plage de Villefranche, de courir avec des femmes africaines dans la phosphorescence des vagues. Et l’écume lumineuse avait ourlé leur peau noire et luisante…

La terre était tiède et elle avait une odeur de rouille.

— Ceci est notre corps, dit Hiroko.

Elle passa de l’autre côté du cercle et distribua une poignée de terre à chacun des enfants. L’un après l’autre, ils retournèrent s’asseoir parmi les adultes. Elle prit place en face de Michel et entama une mélopée en japonais. Evgenia se pencha vers Michel et traduisit en chuchotant dans son oreille. Ils célébraient l’aréophanie, une cérémonie qu’ils avaient conçue ensemble, inspirés et guidés par Hiroko. C’était une sorte de religion du paysage, une prise de conscience de Mars en tant qu’espace physique coloré par le kami, qui était l’énergie spirituelle, la force présente dans le sol. Le kami se manifestait avec évidence dans certains objets extraordinaires du paysage : piliers de pierre, déjections isolées, falaises en à-pic, intérieurs de cratères étrangement polis, vastes pics circulaires autour des grands volcans. Ces expressions du kami de Mars avaient un analogue terrestre chez les colons eux-mêmes, la force qu’Hiroko appelait viriditas, cette force verdoyante et fructifère qu’ils portaient en eux, qui savait que le monde sauvage est saint. Kami, viriditas : c’était la combinaison de ces forces sacrées qui permettrait de donner une signification à l’existence des humains ici.

Lorsque Michel entendit Evgenia chuchoter le mot combinaison, tous les termes formèrent aussitôt un rectangle sémantique dans son esprit : kami et viriditas, Mars et la Terre, la haine et l’amour, l’absence et le désir. Puis le kaléidoscope se mit en place, les rectangles se replièrent dans son esprit, toutes les antinomies s’effondrèrent pour former une seule et splendide rose, le cœur de l’aréophanie, le kami se fondit dans la viriditas, le vert et le rouge flamboyant ensemble. Michel avait la bouche entrouverte, la peau brûlante. Il ne pouvait rien expliquer et ne le voulait pas. Dans ses veines, son sang courait comme du feu.