Hiroko cessa sa mélopée, leva la main vers sa bouche, et mangea la terre qui était dans sa paume. Tous les autres l’imitèrent. Michel leva la main : ça faisait beaucoup de terre à avaler. Mais il tendit la langue, en lécha une bonne moitié et sentit comme un choc électrique qui fusa jusqu’à son palais. Le gravier se changea en boue. Avec un goût de sel et de rouille, une trace pas désagréable de sels chimiques et d’œuf pourri. Il avala, avec une brève crispation de l’œsophage. Et l’autre moitié suivit. Un marmonnement irrégulier montait du cercle des fidèles, fait de voyelles qui s’enchaînaient : aaa, eee, iii, ooo, uuu… Ils s’attardaient sur chacune pendant une minute environ. Les sons se répétèrent, créant des harmoniques étranges. Et Hiroko reprit une mélopée. Tous se levèrent, et Michel aussi. Ils se déplacèrent tous vers le centre du cercle, Evgenia et Ellen entraînant Michel par les bras. Bientôt, tous se pressèrent contre Hiroko. Michel sentit le contact de toutes ces peaux tièdes contre la sienne. Ceci est notre corps. Certains s’embrassaient, les yeux clos. Ils bougeaient lentement, formant de nouvelles configurations sans jamais perdre le contact des autres. Michel sentit une toison pubienne sur ses fesses, et crut deviner un pénis en érection contre sa hanche. Dans son estomac, il sentait le poids de la terre, mais il avait la tête légère, flottante. Le feu circulait toujours dans ses veines, et sa peau était comme la baudruche d’un ballon. Dans le ciel, il y avait un nombre d’étoiles étonnant, chacune avec sa couleur propre, verte, rouge, jaune ou bleue. Comme des étincelles.
Il était un phénix. Hiroko se pressait contre lui, et il se dressa au centre du feu, prêt à renaître. Elle étreignit son nouveau corps, le serra. Elle était grande et tout en muscles. Ses yeux se rivèrent aux siens. Ses seins étaient collés à ses côtes, et son mont de Vénus à sa cuisse. Elle l’embrassa longuement, la langue dardée entre ses dents. Il perçut le goût de la terre et sentit Hiroko dans le même temps, tout entière. Il sut que durant toute sa vie, le souvenir de cette sensation suffirait à déclencher une érection. Mais là, en cet instant, il était trop subjugué, totalement embrasé.
Hiroko rejeta la tête en arrière et le regarda. L’air grondait dans ses poumons. En anglais, d’une voix calme et douce, elle lui dit :
— Ceci est ton initiation dans l’aréophanie, la célébration du corps de Mars. Bienvenue. Nous adorons le monde. Nous voulons nous y faire une place pour y vivre, un lieu qui soit beau et martien, tel qu’on ne le connaît pas sur Terre. Nous avons construit un refuge caché dans le sud, et à présent, nous allons partir.
« Nous te connaissons et nous t’aimons. Nous savons que ton aide pourra nous être utile. Nous savons que tu pourras avoir besoin de la nôtre. Nous voulons construire ce que tu appelles de tout ton désir, ce que tu n’as pas trouvé ici. Mais sous des formes nouvelles. Car nous ne pouvons jamais revenir en arrière. Nous ne devons aller que de l’avant. Trouver notre propre chemin. Nous commençons cette nuit. Nous voulons que tu viennes avec nous.
Et Michel dit :
— Je viens.
CINQUIÈME PARTIE
Chute dans l’Histoire
1
Le labo bourdonnait doucement. Les bureaux, les tables et les paillasses étaient encombrés d’objets, les murs blancs couverts de graphiques, de cartes et de coupes. Et le tout vibrait doucement sous la lumière artificielle. Un labo comme les autres : à la fois propre et net, et en désordre. L’unique fenêtre, dans un coin, était obscure et ne reflétait que l’intérieur. Il faisait nuit. Le bâtiment était presque vide.
Mais deux hommes en blouse étaient penchés sur une des paillasses, les yeux fixés sur l’écran d’un ordinateur. Le plus petit tapota sur le clavier avec son majeur, et l’image changea. Des vrilles vertes sur un fond noir. Elles sinuaient, ce qui leur donnait un relief accentué, comme si elles étaient vraiment là, à l’intérieur d’une boîte. Une image enregistrée par un microscope électronique. L’écran entier ne représentait que quelques microns.
— Ce que tu observes là, dit le plus petit des deux chercheurs, c’est une sorte de réparation plasmidique de la séquence génétique. Des ruptures des chaînons originaux ont été identifiées. Les séquences de remplacement sont synthétisées, et quand ces séquences de remplacement sont introduites en masse dans la cellule, les ruptures apparaissent comme des sites d’attache et les remplacements se conforment aux originaux.
— Tu les introduis par transformation ? Par électroporation ?
— Par transformation. Les cellules traitées sont injectées, et les chaînons de réparation font un transfert conjugal.
— In vivo ?
— In vivo.
L’autre siffla doucement.
— Et comme ça, vous pouvez réparer n’importe quelle petite chose ? Une erreur de division cellulaire ?
— C’est exact.
Les deux hommes ne quittaient pas du regard les vrilles sur l’écran, qui se développaient comme des pampres sous la brise.
— Et vous avez des preuves ?
— Vlad ne t’a pas montré les souris dans la salle d’à côté ?
— Si.
— Elles ont quinze ans.
Nouveau sifflement.
Ils passèrent dans la salle aux souris en bavardant à voix basse, comme pour respecter le bourdonnement des machines. Le plus grand se pencha avec curiosité sur une cage où des pelotes de fourrure soufflaient sous des copeaux de bois.
Quand ils sortirent de la salle, ils éteignirent toutes les lumières. Le scintillement du microscope électronique illuminait de vert le premier labo. Les deux chercheurs s’approchèrent de la fenêtre, sans cesser de bavarder. Ils regardèrent au-dehors. Le ciel était passé au violet : le jour approchait. Les étoiles s’estompaient. Et là-bas, sur l’horizon, se dessinait la masse énorme d’un volcan au sommet aplati : Olympus Mons, la plus haute montagne du système solaire.
Le plus grand des deux hommes secoua la tête et déclara :
— Ça change tout, tu sais.
— Je sais.
2
Du fond du puits, le ciel était une pièce de monnaie rose brillante. Un kilomètre de diamètre pour sept kilomètres de profondeur, mais, depuis le fond, le puits semblait plus étroit et plus profond à la fois. Illusion de perspective de l’œil humain.
Tout comme cet oiseau qui volait là-haut dans le ciel, et qui semblait tellement grand. Si ce n’est qu’il ne s’agissait pas d’un oiseau.
— Hé ! cria John.
Le directeur du puits, un Japonais au visage rond du nom d’Etsu Okakura, se tourna vers lui, et John entrevit son sourire nerveux. Il avait une dent décolorée.