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La ville, baptisée Senzeni Na, était dispersée sur le fond du plus profond des canyons de Thaumasia Fossae. Près du grand trou se trouvait le parc industriel. On y fabriquait le matériel d’excavation et on y traitait la roche dont on extrayait les métaux utiles. Boone et Okakura entrèrent dans la station de bordure, échangèrent leurs tenues pressurisées pour des sauteurs cuivrés avant d’emprunter l’un des tubes transparents qui reliaient tous les bâtiments de la ville. L’intérieur était froid et ensoleillé, et tout le monde portait le même vêtement cuivré, la dernière trouvaille des Japonais en matière de protection antiradiations. Partout, des créatures de cuivre circulaient dans les tubes, comme des fourmis verticales. Dans le ciel, le nuage thermal se cristallisait en givre et jaillissait comme la vapeur d’une valve avant d’être emporté par les vents d’altitude en une longue traînée de condensation aplatie.

Les quartiers d’habitation avaient été construits dans la paroi sud-est du canyon. On avait découpé un immense rectangle dans la falaise pour le remplacer par du verre. Au-delà, un hall élevé et ouvert permettait l’accès aux appartements en terrasse, sur cinq niveaux.

Boone suivit Okakura dans le hall : il le conduisait vers le secteur des bureaux, au cinquième étage. Un petit groupe se forma autour d’eux. Les gens avaient l’air inquiets, ils bavardaient ou interrogeaient Okakura. Ils entrèrent tous dans le bureau et passèrent sur la terrasse. Okakura raconta l’incident, en japonais, sous le regard vigilant de John. Le public semblait nerveux, et ils étaient nombreux à éviter de rencontrer le regard de John. L’incident avait-il pu susciter le giri ? Il était sans doute important pour eux de ne pas attirer l’attention publique, ou quelque chose de ce genre. La honte, pour les Japonais, était un élément important, et l’expression d’Okakura s’assombrissait, comme s’il avait décidé que la chose était arrivée par sa faute.

— Écoutez, risqua John, héroïque, ça peut être aussi bien le fait d’étrangers que d’habitants de la ville. (Il fit quelques suggestions pour la sécurité.) La bordure du cratère constitue une barrière parfaite. Mettez en place un système d’alarme, et que quelques personnes de la station gardent un œil sur tout le dispositif et les ascenseurs. C’est une perte de temps, mais je pense qu’il faut le faire.

Avec une expression méfiante, Okakura lui demanda s’il avait la moindre idée de l’identité des saboteurs. John haussa les épaules.

— Pas la moindre. Désolé. Des gens qui sont contre les moholes, je suppose.

— Mais les moholes sont déjà creusés, remarqua quelqu’un.

— Je sais. Mais ça peut être symbolique. (John sourit.) Évidemment, si un camion écrase quelqu’un, ce sera un mauvais symbole.

Ils acquiescèrent gravement. Il aurait aimé avoir le don qu’avait Frank pour les langues. Cela lui aurait été bien utile. Ces gens étaient inscrutables, difficiles à percer.

Ils se demandaient s’il allait laisser tomber.

— Bon, je n’ai rien. On nous a manqués. Il faudra faire des recherches, d’accord, mais pour aujourd’hui, nous suivons le programme prévu.

Et Okakura, en compagnie de plusieurs hommes et femmes, lui fit faire le tour de la ville. Souriant et décontracté, il visita les laboratoires, les salles de réunions, les salons et les grands réfectoires. Il ne cessait de serrer des mains en disant Hi. À la fin, il fut convaincu d’avoir rencontré la moitié de la population de Senzeni Na. La plupart n’avaient pas encore appris l’incident, et ils se montraient tous ravis de le rencontrer, de lui secouer la main, de lui adresser quelques mots, de le dévisager ou de lui montrer telle ou telle chose. Cela lui rappelait tout à fait ses années de parade entre la première et la seconde expédition.

Mais c’était son job. Une heure de travail, et quatre heures de spectacle du premier homme sur Mars : le quota habituel. On glissait vers le soir, et toute la ville se rassembla pour le grand banquet donné en son honneur, et il joua son rôle. Avant tout, se montrer détendu, ce qui n’était pas facile ce soir. En vérité, il s’offrit une pause, et gagna brièvement la salle de bains de sa chambre pour avaler une des capsules mises au point par l’équipe médicale de Vlad, à Acheron. De l’omegendorphe, un mélange synthétique de tous les opiacés et de toutes les endorphines qu’ils avaient trouvés dans l’arsenal de la chimie cérébrale. La meilleure drogue que Boone ait jamais pu imaginer.

Il retourna au banquet tout à fait relaxé. Presque heureux, en fait. Il avait échappé à la mort en courant comme un homme des bois ! Il existait donc des endorphines appréciables. Il allait de table en table avec aisance, posant des questions à tous. Les gens aimaient ça, ils avaient le sentiment de participer à un vrai festival en rencontrant John Boone. Et il aimait ça, lui aussi. C’était ce qui rendait la célébrité supportable. Car, lorsqu’il posait des questions, les gens se précipitaient pour lui répondre, comme des saumons bondissant sur une mouche. Mais ce soir, c’était plus particulier, comme s’ils éprouvaient tous le besoin d’équilibrer la situation, parce qu’ils en savaient tant sur lui alors qu’il ne connaissait presque rien d’eux.

Il passa donc sa soirée à tout apprendre de la vie à Senzeni Na. Après quoi, on le raccompagna dans la suite réservée aux hôtes, avec ses chambres et son lit de bambou. Dès qu’il fut seul, il connecta sa boîte de codage au téléphone et appela Sax Russell.

Russell se trouvait au nouveau quartier général de Vlad, un complexe de recherche édifié sur une étroite arête, dans le site spectaculaire d’Acheron Fossae, au nord d’Olympus Mons. Il y passait tout son temps à étudier le génie génétique comme un collégien. Il avait acquis la conviction que la biotechnologie était la clé du terraforming, et il était bien décidé à la creuser jusqu’à être capable de contribuer personnellement à cet aspect du développement. Même s’il avait suivi des études de physique.

La biologie moderne avait une réputation atroce, et la plupart des physiciens la détestaient. Mais les gens d’Acheron déclarèrent à Sax qu’il s’y était très bien mis, ce que John croyait sans le moindre doute. Sax, quant à lui, émettait quelques doutes sur ses progrès, mais il était évident qu’il avançait très vite. Il en parlait constamment.

— C’est crucial, disait-il. Nous avons besoin d’extraire de l’eau et de l’azote du sol, et du gaz carbonique de l’air. Et la biomasse nous permettra l’un et l’autre.

Il ne décollait donc pas des labos et des écrans.

Il écouta le rapport de John avec son impassibilité habituelle. Une parodie de savant, se dit John. Il portait même une blouse. Ce qui rappela à John une histoire que racontait un des assistants de Sax et qui faisait toujours rire dans les soirées. Lors d’une expérience aussi secrète qu’oubliée, une centaine de rats de labo auxquels on avait injecté une piqûre d’intelligence étaient devenus des génies. Ils s’étaient alors révoltés, ils s’étaient enfuis, ils avaient capturé le principal responsable des recherches et lui avaient réinjecté tout leur savoir en utilisant une méthode inventée en une fraction de seconde. Leur victime était un savant du nom de Saxifrage Russell, éternellement en blouse blanche, collé dans son labo. Et son cerveau était désormais la résultante d’une centaine de rats super-intelligents.

— Et c’est pour ça qu’on lui a donné le nom d’une fleur, comme on le fait pour les rats de labo, vous saisissez ?…

Ce qui en disait long. John ne put s’empêcher de sourire en achevant son rapport, et Sax pencha la tête d’un air curieux.