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— Tu crois que ce camion était destiné à te tuer ?

— Je l’ignore.

— Et les gens réagissent comment ?

— Ils ont peur.

— Ils pensent qu’on peut les tenir pour responsables ?

John haussa les épaules.

— J’en doute. Ils s’inquiètent seulement de ce qui va se passer maintenant.

Sax leva la main.

— Ce genre de sabotage ne risque pas de mettre le projet en péril, dit-il doucement.

— Je le sais.

— Mais qui est à la base de ça ?

— Je ne sais pas.

— Est-ce que ça ne pourrait pas être Ann ? Est-ce qu’elle ne serait pas devenue un autre prophète, comme Hiroko ou Arkady, avec ses fidèles, un programme et tout ça ?…

— Toi aussi, tu as un programme et des fidèles, lui rappela John.

— Mais je ne leur dis pas de casser le matériel ni d’assassiner les gens.

— Certains pensent que tu vas foutre Mars en l’air. Et que les gens vont certainement mourir dans les accidents en chaîne que provoquera le terraforming.

— Mais qu’est-ce que tu me racontes là ?

— Je te rappelle certaines choses. J’essaie de te faire comprendre pourquoi certains pourraient tenter ce qui a failli réussir.

— Alors tu penses que c’est Ann ?

— Ou Arkady, ou Hiroko, ou quelqu’un d’une des nouvelles colonies et dont nous n’avons jamais entendu parler. Nous sommes nombreux, maintenant. Et les factions se sont multipliées.

— Je sais. (Sax s’approcha d’un comptoir et prit sa vieille chope à café fatiguée.) J’aimerais que tu essaies de savoir qui a fait ça. Va où il faut. Parle avec Ann. Essaie de la raisonner. (Une note plaintive perça dans sa voix.) Moi, je ne peux plus lui adresser la parole.

John fut surpris par cette émotion apparente. Sax prit son silence pour une hésitation et ajouta :

— Je sais que ce n’est pas vraiment ton truc, mais ils te parleront tous. Tu es le seul qui puisse se vanter de ça. Je sais que tu t’occupes des moholes, mais ton équipe peut s’en charger en partie. Il n’y a vraiment personne d’autre que toi qui puisse le faire. Et nous n’avons pas de police à mettre sur l’affaire. Quoique si d’autres incidents se produisent, l’AMONU interviendra.

— Ou bien les transnationales, ajouta Boone.

Il réfléchit et revit le camion qui tombait du ciel rose.

— D’accord. J’irai parler à Ann, de toute façon. Ensuite, il faudra que nous nous réunissions pour discuter de la sécurité concernant tous les projets de terraforming. Si nous arrivons à éviter d’autres incidents, l’AMONU ne s’en mêlera pas.

— Merci, John.

Il sortit sur le balcon. Le hall de la ville était planté de pins d’Hokkaïdo et l’air glacé était saturé de leur parfum. Des silhouettes de cuivre circulaient entre les arbres. Il tenta de réfléchir à la situation nouvelle qui s’était créée. Depuis dix ans, il travaillait sur le terraforming avec Russell, sur les taupinières, les relations publiques, et tout le reste, et ça lui plaisait. Mais il n’était à la pointe d’aucune des sciences représentées, et ça n’était pas à lui de prendre les vraies décisions. Il avait conscience que leurs adversaires ne s’en prenaient à lui qu’en tant que figure de proue, parce qu’il était une célébrité sur Terre, un astronaute stupide qui avait eu de la chance une première fois et qui avait remis ça. Mais ça ne le tourmentait pas : il y avait toujours des nains qui cherchaient à vous ramener à leur taille. Non, tout se passait très bien, d’autant plus que dans la situation actuelle, ils se trompaient. Car son pouvoir était considérable, même s’il n’arrivait pas à le mesurer lui-même dans ces meetings sans fin, et toutes ces rencontres. Il avait une réelle influence sur le choix des autres. Le pouvoir, après tout, ne résidait pas dans les diplômes et les titres. C’était une question de vision, de persuasion, de liberté de mouvement, de célébrité, d’influence. Et les figures de proue devaient jouer leur rôle, indiquer le cap.

Malgré tout, il se posait quelques questions au sujet de sa nouvelle mission. Elle serait problématique, difficile, sans doute risquée… Mais avant tout, ce serait un défi. Un nouveau défi. Ça lui plaisait plutôt. Quand il se mit au lit (John Boone a dormi ici !), il prit conscience qu’il était non seulement le premier homme à avoir posé le pied sur Mars, mais le premier détective de la planète rouge. Il sourit à cette pensée, et les dernières molécules d’omegendorphe scintillèrent le long de ses nerfs.

Ann Clayborne explorait les montagnes qui entouraient Argyre Planitia, ce qui voulait dire que John pouvait la rejoindre en planeur à partir de Senzeni Na. Très tôt le matin, il embarqua à bord du ballon-ascenseur pour monter vers le sommet du mât d’amarrage des dirigeables. En découvrant la vue des grands canyons de Thaumasia, il fut émerveillé. Il accéda par le dirigeable à l’un des planeurs arrimés sous sa nacelle et se glissa dans le cockpit.

Il se harnacha, libéra l’amarre, et le planeur, dans un premier temps, tomba comme une pierre. Jusqu’à ce qu’il rencontre le courant thermal du mohole qui le relança violemment vers le haut. John se battit un instant avec les commandes et réussit à lancer la grande chose arachnéenne dans une vrille ascendante, tout en affrontant les rafales : il avait l’impression de chevaucher une bulle de savon au-dessus d’un feu de camp !

À 5 000 mètres, le nuage du mohole s’épanchait vers l’est. John profita de la spirale ascendante et se dirigea vers le sud-est. Maintenant, il avait le planeur bien en main. Mais il devrait être prudent dans les courants pour atteindre Argyre.

La plainte du vent sur les membrures montait dans les éclaboussures jaunes et éblouissantes du soleil. La terre, sous lui, était d’un orangé sombre et âpre qui s’éclaircissait vers l’horizon. Les Highlands du sud étaient ocellées de cratères dans toutes les directions, avec cet aspect lunaire que l’on retrouvait dans toutes les saturations de cratères. John adorait survoler ces paysages, et il pilotait presque inconsciemment, concentré sur la vision qui se déployait. C’était un bonheur réel que de voler dans le vent sans vraiment penser à rien. En cette année 2047 (M. 10), il avait soixante-quatre ans, il était l’homme le plus célèbre de l’humanité depuis près de trente ans. Et de plus en plus heureux quand il se retrouvait seul dans les airs.

Une heure s’écoula avant qu’il ne pense à sa nouvelle mission. Le plus important était de ne pas se laisser prendre dans les fantasmes des loupes et de la cendre de cigare, des tueurs en chaussures à semelle de crêpe. Même en plein ciel, il pouvait déjà travailler. Il appela Sax et lui demanda s’il pouvait connecter son analyseur d’informations avec la banque de données de l’AMONU sur l’immigration et les voyages planétaires sans que l’AMONU soit alertée. Sax lui répondit après un moment qu’il pouvait le faire, et John lui envoya une série de questions. Une heure et plusieurs cratères plus tard, le voyant rouge de Pauline se mit à clignoter frénétiquement, ce qui indiquait un chargement de données. John lança l’analyseur, avant de se pencher sur les résultats qui apparaissaient sur l’écran.

Les schémas de déplacement étaient déroutants, mais il espérait que s’ils étaient mis en parallèle avec les sabotages, quelque chose apparaîtrait. Bien sûr, certains échappaient aux recensements. Ils constituaient la colonie cachée. Et qui pouvait dire ce que Hiroko et les autres pensaient des projets de terraforming ? Ça valait quand même le coup d’aller y faire un tour…

Nereidium Montes surgit à l’horizon. Les mouvements tectoniques, sur Mars, avaient été très espacés, ce qui expliquait la rareté des chaînes montagneuses. Celles que l’on rencontrait étaient formées de cratères avec des anneaux de déjection qui avaient été brisés par des impacts, à tel point que les débris étaient retombés sur plusieurs kilomètres, sous forme de rocs rugueux, en cercles concentriques. Hellas et Argyre, qui étaient les bassins les plus importants, avaient par conséquent les plus hautes chaînes. Phlegra Montes, sur les pentes d’Elysium, la seule autre chaîne majeure de Mars, était probablement ce qui subsistait d’un bassin d’impact investi plus tard par les volcans d’Elysium, ou par ceux de l’ancien Oceanus Borealis. La question était très controversée, et Ann, l’autorité suprême, dans ces matières, pour John, n’avait jamais donné son opinion.