Выбрать главу

Nereidium Montes délimitait le pourtour nord d’Argyre, mais Ann et son équipe exploraient le sud, dans la région de Charitum Montes. Boone infléchit la course du planeur vers le sud et, au début de l’après-midi, il reprit de l’altitude au-dessus de la plaine d’Argyre. Après le relief sauvage des cratères des Highlands, le sol du bassin paraissait lisse. L’étendue jaunâtre d’Argyre n’était délimitée que par les crêtes incurvées des chaînes périphériques. Ce qui suffisait à donner une idée de la dimension de l’impact initial. Une perspective fantastique. Boone avait survolé des milliers de cratères martiens, et il savait quelles tailles ils pouvaient atteindre, mais Argyre était au-delà de toute mesure. Un cratère aussi énorme que Galle, tout proche, avait l’air d’une petite pustule ! C’était comme si une planète s’était fracassée ici ! Ou, du moins, un astéroïde drôlement gigantesque.

À l’intérieur du cratère, au sud-est, près des collines de Charitum, il repéra la mince ligne blanche d’une zone d’atterrissage. Facile de repérer les constructions de l’homme dans ce paysage désolé. Elles étaient comme autant de balises. Des colonnes d’air chaud montaient des collines réchauffées par le soleil, et il plongea dans la première qu’il rencontra. Il perdit de l’altitude, et les ailes vibrèrent comme un diapason. Puis il tomba comme un roc, comme un astéroïde, songea-t-il en souriant, et il se prépara à se poser dans une ultime manœuvre élégante, avec toute la précision dont il était capable, conscient de sa réputation de pilote qu’il entretenait, bien sûr, à chaque occasion. Cela aussi faisait partie de son boulot. Mais il s’avéra qu’il n’y avait que deux femmes dans les caravanes proches de la piste, et elles ne l’avaient pas vu se poser, trop absorbées par les infos télévisées de la Terre. Elles redressèrent la tête quand il passa le sas et se levèrent aussitôt pour l’accueillir. Elles lui apprirent qu’Ann était dans un des canyons avec son équipe, sans doute à moins de deux heures de là. John déjeuna en leur compagnie. Elles étaient anglaises, avec un accent du nord, rude mais charmant. Il prit un patrouilleur et suivit les traces qui allaient dans la direction d’une colline de Charitum. Pendant une heure, il sinua dans le lit d’un arroyo et rejoignit enfin une caravane accompagnée de trois patrouilleurs.

La caravane était vide. Des traces de pas allaient dans toutes les directions. Après avoir réfléchi un instant, Boone escalada un tertre à l’ouest du camp, et s’assit au sommet. Puis il s’étendit et dormit jusqu’à ce que le froid s’infiltre dans son marcheur. Il avala alors une capsule d’omegendorphe tout en observant les ombres des collines qui rampaient vers l’est. Il repensa à l’incident de Senzeni Na, passa en revue toutes les heures qui l’avaient précédé et suivi, les expressions des gens, leurs propos. En retrouvant l’image du camion tombant du ciel rose, il sentit son pouls s’accélérer.

Des silhouettes de cuivre venaient d’apparaître au pied des collines, à l’ouest. Il se redressa et descendit pour aller les rejoindre.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? lui demanda Ann sur la fréquence des cent premiers.

— Il faut qu’on se parle.

Elle émit un vague grognement et coupa la communication.

Même sans John, la caravane aurait été surpeuplée. Ils étaient assis dans la pièce principale, genou contre genou, pendant que Simon Frazier réchauffait une sauce pour les spaghettis dans la mini-cuisine. L’unique fenêtre faisait face à l’est, et ils mangèrent en regardant les ombres se déployer dans l’immense bassin d’Argyre. John avait apporté un demi-litre de cognac utopien, et il le présenta au dessert, salué par des murmures d’approbation. Il insista pour faire la vaisselle pendant que les aréologues dégustaient l’alcool, et leur demanda comment se passaient leurs recherches. Ils espéraient relever les traces des anciens épisodes glaciaires de la planète, ce qui permettrait d’établir un modèle des premiers âges de Mars, avec des océans dans les parties basses.

Mais Ann désirait-elle vraiment trouver les preuves d’un passé océanique ? se demanda John. Car c’était un support moral pour le projet de terraforming. Cela impliquait qu’ils ne faisaient que restaurer l’état antérieur des choses. Il était probable qu’elle se montrerait réticente à découvrir ce genre de preuve. Est-ce que cela pouvait réellement influer sur son travail ? Bien sûr, en profondeur. Même si elle n’en avait pas conscience. La conscience n’était qu’une mince lithosphère qui entourait un grand noyau brûlant. Un policier ne devait jamais perdre ça de vue.

Mais tous semblaient s’accorder pour dire qu’ils n’avaient pas relevé la moindre trace de glaciation. Et c’étaient d’excellents aréologues. Il y avait les grands bassins élevés, qui évoquaient des cirques, et des vallées hautes en U typiques des vallées glaciaires de la Terre, et certaines configurations en paroi et dôme qui pouvaient résulter d’une abrasion glaciaire. Tous ces traits propres à Mars avaient été relevés sur les premiers clichés des satellites, en même temps que quelques reflets dans lesquels on avait cru voir des lissages glaciaires. Mais, sur le terrain, rien ne tenait plus. Pas le moindre lissage glaciaire, même dans les secteurs les plus abrités des vents des vallées en U. Pas de moraines, latérales ou frontales. Pas de signes d’abrasion ou de lignes anciennes de transitions là où des nanatuks se seraient érigés, même dans les plus hautes couches de glace ancienne. Rien. C’était un nouveau cas de ce que l’on nommait l’aréologie du ciel, dont l’histoire remontait au-delà des premières photos prises par les sondes, jusqu’aux télescopes. Les canaux de Mars appartenaient à l’aréologie, et des hypothèses bien plus absurdes avaient été formulées. Pour être toutes dépassées maintenant par la rigueur de l’aréologue au sol. Comme on disait : on les jetait dans le canal.

La théorie glaciaire, néanmoins, et le modèle océanique auquel elle appartenait avaient perduré. D’abord parce que chaque modèle de la formation planétaire indiquait que l’eau avait dû être dégagée de la masse. Il avait bien fallu qu’elle aille quelque part. Ensuite, se disait John, parce qu’ils seraient nombreux à être rassurés si le modèle océanique était confirmé. Ils se sentiraient moralement plus à l’aise vis-à-vis du terraforming. Quant aux opposants… Oui, il n’était pas surpris que l’équipe d’Ann n’ait rien trouvé. Sous l’influence du peu de cognac qu’il avait bu, irrité par leur attitude inamicale, il leur demanda depuis la mini-cuisine :

— Mais s’il y a eu des glaciers sur Mars, le plus récent devrait remonter à… disons un milliard d’années, non ? Ce qui suffirait à effacer les traces superficielles, je le pense, le lissage glaciaire, les moraines et les nanatuks. Pour ne laisser que la configuration grossière du paysage, ce qui est exactement ce que nous rencontrons. Non ?…

Ann était jusque là restée silencieuse, mais elle dit enfin :