Выбрать главу

— Les formes du paysage ne correspondent pas exclusivement à une glaciation. Elles sont communes à toute la planète parce qu’elles ont toutes été créées par des rochers qui sont tombés du ciel. Ici, on peut tout trouver. Les formes les plus bizarres ne sont limitées que par leur angle de repos.

Elle avait refusé son cognac, ce qui avait surpris John. Elle fixait le sol avec une expression de dégoût.

— Pas pour les vallées en U, dit John.

— Mais si.

— Le problème, intervint Simon d’une voix calme, c’est que le modèle océanique est très difficile à confirmer ou à infirmer. On peut ne pas en trouver la moindre preuve valable, ce qui est notre cas, mais on ne peut rien conclure de cela non plus.

John invita Ann à une promenade dans le crépuscule. Elle se montra réticente. Mais cela faisait partie de son rite de fin de journée, ils le savaient tous, et elle finit par accepter avec une brève grimace et un regard appuyé.

Il la conduisit vers le tertre où il avait fait sa sieste. Le ciel formait une arcade prune au-dessus des dents de scie noires des crêtes. Les étoiles apparaissaient en flots rapides, à chaque regard. Il restait immobile auprès d’Ann, qui détournait les yeux. Ils auraient pu se trouver sur Terre, ce soir.

Elle était plus grande que lui, svelte, anguleuse. John l’aimait bien. Mais les sentiments qu’elle avait pu éprouver réciproquement à son égard s’étaient dissipés quand il avait décidé de travailler avec Sax.

Il leva la main, le majeur pointé. Elle tapota alors son bloc de poignet et il entendit son souffle dans son oreille.

— Alors ?

Elle évitait toujours son regard.

— C’est à propos des sabotages.

— Je le savais. Je suppose que Russell pense que c’est moi qui suis derrière tout ça.

— Ce n’est pas vraiment…

— Il me croit stupide ? Il pense vraiment que je suis capable de me dire que quelques actes de vandalisme pourraient interrompre vos jeux de gamins ?

— Il n’y a pas que cela. On compte six incidents majeurs, dont n’importe lequel aurait pu provoquer des morts.

— Parce qu’on peut tuer des gens en faisant basculer des miroirs de leur orbite ?

— Oui, les gens de la maintenance, par exemple.

Elle souffla d’un air excédé.

— Qu’est-ce qui s’est passé encore ?

— Un camion a basculé dans un mohole, hier, et il a failli m’écraser. (Elle cessa de respirer.) C’est la troisième fois que ça se passe. Et le miroir dont tu parlais est parti en spirale avec une fille de l’équipe d’entretien. Elle a dû ramer toute seule jusqu’à une station. Et elle a eu de la chance d’y arriver. Il y a aussi ces explosifs qui se sont déclenchés accidentellement dans le mohole d’Elysium, juste une minute après la fin du travail. Et aussi tous ces lichens d’Underhill, détruits par un virus qui a envahi tout le labo.

Ann haussa les épaules.

— Mais qu’est-ce que vous attendez des gems ? C’était probablement un accident. Je suis surprise que ça n’arrive pas plus souvent.

— Ça n’était pas un accident.

— C’est zéro plus zéro. Russell me prend vraiment pour une idiote.

— Tu sais bien que non. Mais c’est une question de déséquilibre. La Terre a investi beaucoup d’argent dans ce projet, mais il suffirait de très peu de mauvaise publicité pour qu’il soit abandonné.

— Ça se pourrait. Mais tu devrais t’écouter lorsque tu dis ce genre de choses. Toi et Arkady, vous êtes les meilleurs avocats qui soient pour une sorte de nouvelle société martienne, plus Hiroko, sans doute. Mais si l’on considère la façon dont Russell, Frank et Phyllis gèrent le capital terrien, tout va nous échapper. On retombera dans le monde des affaires et tes idées seront oubliées.

— J’ai tendance à croire que nous voulons tous la même chose, dit John. D’abord, faire du bon travail dans un bon milieu. Nous exagérons simplement nos différences sur les moyens d’y parvenir, c’est tout. Si nous pouvions seulement coordonner nos efforts, travailler comme une seule équipe…

— Mais nous ne voulons pas les mêmes choses ! Tu veux changer Mars, pas moi. C’est aussi simple que ça.

— Eh bien…

Il hésitait, face à son amertume. Ils se déplaçaient lentement autour de la colline, en une danse complexe qui ressemblait à leur conversation, parfois face à face, ou dos à dos. Mais ils se parlaient au creux de l’oreille. John aimait les conversations radio en marcheur, il s’y était habitué. La voix de l’autre pouvait être si insidieuse, persuasive, caressante, hypnotique.

— Ça n’est pas aussi simple, malgré tout. Ce que je veux dire, c’est que tu es censée aider ceux qui se rapprochent le plus de tes opinions, et t’opposer aux autres.

— C’est ce que je fais.

— C’est pour cette raison que je suis venu te demander ce que tu savais à propos de ces saboteurs. Ça semble logique, non ?…

— Je ne sais rien d’eux. Mais je leur souhaite bonne chance.

— Personnellement ?

— Quoi ?

— J’ai relevé tes déplacements durant ces deux dernières années, et tu t’es toujours trouvée à proximité d’un incident, un mois avant ou après. Tu étais à Senzeni Na il y a quelques semaines, d’accord ?

Il guetta sa respiration. Elle était en colère.

— Ils se servent de moi comme couverture, marmonna-t-elle, et elle ajouta quelques mots vagues qu’il ne put saisir.

— Qui ?

Elle lui tourna le dos.

— John, tu ferais mieux d’interroger le Coyote à propos de tout ça.

— Le Coyote ?

Elle eut un rire sec.

— Tu n’as pas entendu parler de lui ? Les gens disent qu’il rôde à la surface sans marcheur. Il surgit n’importe où, comme ça. Quelquefois de l’autre côté de la planète la même nuit. C’est un grand ami d’Hiroko. Et le grand ennemi du terraforming.

— Tu l’as déjà rencontré ?

Elle ne répondit pas.

— Écoute, insista John, il y a des gens qui se font tuer. Des innocents.

— D’autres innocents seront tués quand le permafrost va fondre et que le sol se dérobera sous nous. Mais je ne suis pas mêlée à toute cette histoire. Je fais mon travail, c’est tout. J’essaie seulement de relever ce qui était ici avant notre arrivée.

— Oui. Mais tu es la plus connue de tous les rouges, Ann. Et ces gens ont dû te contacter. J’aurais aimé que tu les décourages. Cela aurait pu permettre de sauver quelques vies.

Elle se retourna enfin pour lui faire face. La visière de son casque reflétait l’horizon ouest, violet et noir.

— Si tu quittais la planète, ça épargnerait des vies. C’est ce que je veux. Je préférerais te tuer si je pensais que ça peut être utile.

Après cela, ils n’avaient plus grand-chose à se dire. Tandis qu’ils regagnaient la caravane, il aborda le sujet d’une autre manière.

— Que penses-tu que soient devenus Hiroko et les siens ?

— Ils ont disparu.

— Elle ne t’en avait pas parlé ?

— Non. Et à toi, elle n’a rien dit ?

— Non. Elle ne communiquait qu’avec ceux de son groupe. Tu as une idée de l’endroit où ils ont pu aller ?

— Non.

— Et pour quelle raison ils sont partis ?

— Ils voulaient sans doute se libérer de nous. Faire quelque chose de neuf. Ce qu’Arkady et toi vous disiez, eux, ils le veulent réellement.

Il secoua la tête.

— Ils le veulent pour vingt personnes. Moi, je pense à tous.

— Ils sont peut-être plus réalistes.

— Peut-être. On va bien finir par trouver. Il y a plus d’un moyen d’y arriver, Ann. Il faut que tu apprennes ça.