Elle ne lui répondit pas.
Tous les regards convergèrent sur eux quand ils regagnèrent la caravane. Ann ne lui fut d’aucune aide : elle se déchaînait dans le coin cuisine. John, assis sur un accoudoir de l’unique canapé, posa des questions aux autres à propos de leur travail, des niveaux d’eau dans le sol d’Argyre et, plus généralement, dans l’hémisphère sud. L’altitude des grands bassins était faible, mais ils avaient été déshydratés sous l’effet des impacts qui les avaient formés. Il semblait que l’eau, en général, ait été aspirée vers le nord. Autre élément du mystère : nul n’avait jamais expliqué pour quelle raison les deux hémisphères étaient tellement différents. C’était le grand problème de l’aréologie. Si on le résolvait, on aurait la clé de toutes les énigmes du paysage martien, tout comme la théorie des plaques tectoniques avait expliqué tant de mystères de la géologie. En fait, certains voulaient se servir une fois encore de l’explication tectonique, postulant qu’une croûte ancienne s’était repliée sur elle-même dans la moitié australe, que le nord s’était ainsi formé une nouvelle peau, et que tout s’était gelé quand le refroidissement de la planète avait stoppé tout mouvement tectonique. Ann considérait que c’était tout à fait ridicule. Selon elle, l’hémisphère nord était le plus grand bassin d’impact, le bang ultime de l’Age noachien. C’était un choc similaire qui avait arraché la Lune à la Terre, probablement vers la même période. Les aréologues de l’équipe d’Ann discutèrent des divers aspects du problème durant un moment, John se contentant de quelques questions neutres.
Puis ils allumèrent la TV pour les infos de la Terre. Il y était question des forages qui avaient débuté dans l’Antarctique.
— C’est ce que nous faisons maintenant, dit Ann depuis la cuisine. Ils n’ont pas cessé de chercher des minerais et du pétrole sous l’Antarctique depuis le premier traité. Mais le démarrage du terraforming ici a fait s’écrouler tout le projet. Ils sont à court de pétrole, et le club du Sud est pauvre, avec un continent rempli de minerais, de pétrole et de gaz à portée de main, que les riches du Nord entretiennent comme un parc naturel. Et voilà que nos pauvres du Sud constatent que les riches du Nord annexent Mars pour eux seuls. Et qu’est-ce qu’ils disent, les pauvres du club du Sud ? Merde alors, vous êtes en train de foutre en l’air toute une planète, et nous on devrait protéger ce gros iceberg qui est juste à côté de chez nous, avec tout ce dont nous avons désespérément besoin ? On laisse tomber ! C’est comme ça qu’ils ont dénoncé le traité de l’Antarctique et que maintenant, ils peuvent forer, creuser, sans que ça ne dérange plus personne ! Et c’est la fin de la dernière région propre de la Terre.
Ann vint s’installer devant l’écran avec une tasse de chocolat.
— Il en reste, si tu veux, dit-elle à John d’un ton sec.
Simon jeta un regard de sympathie à John, et les autres les dévisagèrent, les yeux ronds : ils étaient consternés par cette querelle entre deux des cent premiers. Quelle sinistre plaisanterie ! John faillit en rire. En se levant pour aller se verser une tasse de chocolat, il obéit à une impulsion et embrassa Ann sur la tête. Elle se roidit et il s’éloigna vers la cuisine.
— Nous voulons tous des choses différentes de Mars, commença-t-il, oubliant qu’il avait dit le contraire à Ann. Puis : Mais nous sommes là, pas très nombreux, et c’est le monde où nous avons choisi de vivre. Comme dit Arkady, nous en faisons ce que nous voulons. D’accord, ce que disent Sax et Phyllis ne te plaît pas, et ils n’aiment pas ce que tu veux. Et Frank, lui, n’aime rien de ce que veulent les autres. Et chaque année, d’autres gens débarquent et soutiennent tel ou tel camp, même s’ils n’y comprennent rien. Ça peut devenir très moche, tout ça. En fait, ça a déjà commencé, avec ces sabotages. Est-ce que tu imagines ce que ça donnerait à Underhill ?
— Underhill a été entièrement pillé par l’équipe d’Hiroko pendant le temps où elle y a séjourné, dit Ann. C’est pour ça qu’ils sont partis de cette manière.
— Oui, peut-être. Mais ils ne menaçaient pas la vie des autres.
L’image du camion tombant dans le puits lui revint, aussi brève que nette. Il but une gorgée de chocolat et se brûla la langue.
— Bon sang ! En tout cas, quand je commence à me sentir découragé, j’essaie de me dire que tout ça est naturel. Mais il faudrait que tu réalises que tu exerces un effet sur nous, Ann. Tu as changé notre manière de considérer ce que nous faisons ici. Merde, Sax et pas mal d’autres n’arrêtaient pas de parler de faire n’importe quoi aussi vite que possible pour terraformer la planète – ils voulaient capturer des astéroïdes, utiliser des bombes à hydrogène pour réveiller les volcans – ils étaient prêts à tout ! Maintenant, tous ces plans ont été abandonnés à cause de toi et de tes partisans. C’est toute la vision du terraforming qui a changé. Et je pense, moi, que nous pourrons parvenir à un compromis valable, qui nous mettra à l’abri des radiations, avec une biosphère, et peut-être une atmosphère respirable – même provisoirement. Et cela, tout en conservant Mars à peu près comme elle était avant notre arrivée.
Ann roulait des yeux, mais il poursuivit :
— Personne n’a l’intention d’en faire une planète-jungle, tu sais, même si c’était possible ! Elle sera toujours froide, et Tharsis se dressera toujours jusqu’à l’espace. Ce sera déjà une partie inviolée. Et ça, grâce à toi.
— Mais qui peut dire que passé ce premier stade, vous ne voudrez pas aller plus loin ?
— Certains en auront peut-être envie, oui. Mais en ce qui me concerne, ils me trouveront en travers de leur route. Je le jure ! Il se peut que je ne sois pas de ton côté, mais je comprends ton point de vue. Quand on vole au-dessus des Highlands comme je l’ai fait aujourd’hui, on ne peut qu’aimer ce monde. Les hommes essaieront de le transformer, mais il les transformera aussi. Le sentiment du paysage, ses signes, sa beauté, toutes choses se modifient avec le temps. Tu sais que les premiers hommes qui ont découvert le Grand Canyon ont trouvé ça très laid parce que ça ne ressemblait pas aux Alpes. Et il leur a fallu très longtemps avant d’en apprécier la beauté.
— De toute façon, ils l’ont presque totalement inondé, dit Ann d’un air sombre.
— Oui, oui. Mais que crois-tu que nos gamins jugeront beau ? Ils se fonderont sur ce qu’ils connaissent, et ce monde seul leur sera familier. Nous terraformons Mars, mais elle nous aréoforme.
— L’aréoforming.
Un sourire, chose rare, effleura son visage. Et John se sentit rougir. Il l’aimait, et il y avait tant d’années qu’il ne l’avait pas vue sourire.
— Oui, j’aime bien ce mot, dit-elle enfin. (Elle pointa l’index sur lui.) Mais je t’en rends responsable, John Boone ! Je n’oublierai pas ce que tu as dit ce soir !
— Moi non plus.
Ils finirent la soirée dans une ambiance plus détendue. Le lendemain, Simon l’accompagna jusqu’au terrain d’atterrissage vers le patrouilleur qu’il prendrait pour remonter vers le nord. Simon, qui ne s’était jamais laissé aller qu’à une poignée de main, un sourire, au plus à un « ça m’a fait plaisir de te voir », lui déclara soudain :
— J’ai réellement apprécié ce que tu as dit hier soir. Je pense que ça lui a fait du bien. Surtout quand tu as parlé des enfants. Elle est enceinte.
— Quoi ? (John secoua la tête.) Elle ne m’a rien dit. C’est toi le père ?
— Oui, fit Simon avec un sourire.
— Mais elle a quel âge ? Soixante ?…
— Oui. On joue un peu sur le temps, mais ça n’est pas nouveau. On prend un ovule congelé il y a une quinzaine d’années, et quand il est fertilisé, on l’implante. On verra bien comment ça va se passer. Il paraît qu’Hiroko est constamment enceinte, qu’elle sème des bébés comme un incubateur.