Выбрать главу

— On raconte beaucoup de choses sur Hiroko, mais ce ne sont que des histoires.

— D’accord, mais ça nous a été rapporté par quelqu’un qui est censé bien la connaître.

— Le Coyote ? demanda John d’un ton coupant.

Simon haussa les sourcils.

— Je suis surpris qu’elle t’en ait parlé.

John grommela, vaguement irrité. Apparemment, sa renommée leur faisait supposer qu’il était à l’écart des rumeurs et des bruits.

— C’est une bonne chose. (Ils se serrèrent la main, rudement, comme cela se faisait depuis les premiers âges de l’astronautique.) Eh bien… Félicitations. Et prends soin d’elle.

Simon haussa les épaules.

— Tu la connais. Elle n’en fait qu’à sa tête.

3

Boone roula vers le nord pendant trois jours. Il jouissait du paysage et de la solitude. Il consacrait régulièrement quelques heures, chaque après-midi, à capter les infos planétaires pour suivre les mouvements des autres, cherchant à établir une éventuelle corrélation avec les sabotages. Très tôt le quatrième matin, il atteignit les canyons de Marineris. Il avait parcouru près de 1 500 kilomètres depuis Argyre. Il s’engagea sur une route à transpondeurs qu’il suivit jusqu’à une petite éminence, au sud de Mêlas Chasma. Il descendit du patrouilleur pour avoir une meilleure vue.

Il n’était jamais venu dans ce secteur des grands canyons. Avant l’achèvement de l’autoroute transversale de Marineris, il était difficile d’y accéder. La vue était splendide, aucun doute. La falaise de Mêlas tombait en à-pic sur 3 000 mètres jusqu’au plancher du canyon, et on avait l’impression, depuis le bord, de contempler le nord depuis un planeur. L’autre paroi du canyon était à peine visible, culminant à l’horizon. Et, entre les deux falaises, se déployait Mêlas Chasma, le cœur du complexe de Vallès Marineris. John parvenait à apercevoir les failles entre les parois qui marquaient les débouchés des autres canyons : lu Chasma à l’ouest, Candor au nord, Coprates à l’est.

Il se promena durant plus d’une heure sur la crête, en abaissant fréquemment ses jumelles sur sa visière pour profiter au maximum du panorama du plus grand des canyons de Mars, gagné par l’euphorie de la terre rouge. Il lança des cailloux dans le vide, chantonna, puis esquissa une sorte de danse maladroite. Finalement, il retourna au patrouilleur, l’esprit rafraîchi, et roula jusqu’au bout de la route de la falaise.

À cet endroit, l’autoroute transversale devenait une simple coulée de ciment. Elle contournait plus loin l’arête d’une énorme rampe qui se déployait depuis la bordure jusqu’au sud du plancher du canyon. Cette formation exceptionnelle, appelée l’Éperon de Genève, pointait vers le nord, quasi perpendiculairement à la falaise, droit sur Candor Chasma. Elle était si parfaitement située par rapport au plan que, avec la route, elle évoquait un aménagement récent ouvert par les engins.

En fait, à cause de l’escarpement, il avait fallu dessiner des centaines de lacets jusqu’en bas pour conserver une pente raisonnable. Ainsi, ils évoquaient une broderie de fil jaune en zigzag sur l’ourlet d’un tissu orange ocellé de brun.

Boone descendit avec prudence, mais, virage après virage, il lui fallut s’arrêter pour reposer ses bras fatigués. Il en profita pour regarder derrière lui.

La paroi sud se dressait vers le ciel, entrecoupée de ravines profondément érodées.

Il redémarra et, durant une autre demi-heure, affronta boucle après boucle, virages en épingle à cheveux, descentes vertigineuses, jusqu’à ce que la route accède enfin au bas de l’éperon qui, à partir de là, allait s’élargissant pour s’évaser dans le plancher du canyon. Et il découvrit un groupe de véhicules.

C’était l’équipe suisse qui venait d’achever la construction de la route. Il passa la nuit en leur compagnie. Ils étaient près de quatre-vingts : tous plutôt jeunes, mariés pour la plupart, et ils parlaient l’allemand, l’italien et le français. Certains risquaient un anglais marqué d’un accent lourd. Ils avaient leurs enfants avec eux, ainsi que leurs chats, plus une serre mobile pleine d’aromates et de légumes. Bientôt, ils reprendraient la route puis les pistes comme des gitans de Mars, dans leur caravane composée de véhicules terrestres modifiés. Ils comptaient aller vers l’ouest du canyon, afin de délimiter le tracé d’une route à travers Noctis Labyrinthus, jusqu’au flanc est de Tharsis. Ensuite, deux parcours s’offriraient à eux : l’un à travers la Bosse de Tharsis entre Arsia Mons et Pavonis, et l’autre vers le nord, en direction du Belvédère d’Echus. Mais ils n’avaient encore rien décidé, et Boone resta sur l’impression que cela n’avait pas une réelle importance pour eux. Ils avaient résolu de construire des routes sur Mars toute leur vie, et ils ne se souciaient guère de leur prochain objectif. Ils étaient vraiment devenus les gitans de la planète rouge.

Tous les enfants vinrent lui serrer la main. Après le dîner, il prononça un petit discours. Comme d’habitude, il leur parla de leur nouvelle vie sur Mars.

— Quand je rencontre des gens comme vous, je suis vraiment heureux, parce que ça fait partie de l’existence qui va être la nôtre, de cette société que nous créons, qui va tout changer aussi bien sur le plan technique que social. Je n’ai aucune certitude sur cette nouvelle société, sur ce qu’elle devrait être, ni à quoi elle devrait ressembler. C’est le plus difficile, mais je sais que ça doit être fait, et je pense que vous, comme tous les autres groupes de surface, vous concevez tout cela sur des bases empiriques.

Ils buvaient ses paroles, les yeux brillants.

Plus tard, ils s’assirent en cercle, quelques-uns d’entre eux, autour d’une lampe, et ils bavardèrent jusque tard dans la nuit. Les jeunes Suisses lui posèrent des questions sur le premier voyage, les premières années d’Underhill. Tout semblait avoir pour eux une dimension mythique. Il leur raconta tout en détail, ce qui éveilla les rires. Il les interrogea à son tour à propos de la Suisse, de ce qui les avait poussés à venir sur Mars.

Une jeune femme blonde fut la première à lui répondre en riant.

— Mais vous n’avez jamais entendu parler du Böögen ? (Il secoua la tête.) Il fait partie de notre Noël à nous. Sami Claus visite toutes les maisons une à une, voyez-vous, et il a son assistant, le Böögen, vêtu d’une cape et d’un capuchon, qui porte un grand sac. Sami Claus demande aux parents comment leurs enfants se sont conduits dans l’année, et ils lui montrent les bulletins scolaires, ce genre de chose, vous voyez… Si les enfants ont été gentils, Sami Claus leur offre des cadeaux. Mais s’ils ont été méchants, le Böögen les emporte dans son sac et jamais plus on ne les revoit.

— Quoi ? s’écria John.

— C’est ce qu’on raconte. Mais c’est en Suisse. Et c’est pour ça que je suis ici, sur Mars.

— C’est le Böögen qui vous a amenée ici ?

Ils se mirent tous à rire.

— Oui, dit la femme. J’ai toujours été méchante. Mais nous n’aurons jamais de Böögen ici.

Ils lui demandèrent ensuite son opinion à propos de la dispute entre les rouges et les verts, et il haussa les épaules en leur résumant ce qu’il pensait des positions d’Ann et de Sax.

— Je ne pense pas qu’ils aient raison, dit un certain Jürgen, qui était un de leurs chefs.

C’était un ingénieur qui semblait avoir le double rôle de bourgmestre et de chef gitan, les cheveux noirs, les traits acérés, l’air grave. Il continuait :