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— Tu veux dire que ta boule de glace va doubler la pression atmosphérique ?

— C’est ce que donnent les simulations. Mais avec un taux si faible au départ, il n’y a pas de quoi être impressionné.

— Mais c’est quand même formidable, Sax. Et pour saboter ça, ce sera difficile.

Mais Sax, apparemment, ne voulait pas entendre parler de sabotage ce soir. Il fronça les sourcils et s’éclipsa.

Ce qui fit rire John. Sur le seuil, il s’arrêta soudain et se retourna. Le couloir était vide. Et il n’y avait pas de moniteurs vidéo dans les bureaux de Sax. Il revint sur ses pas, furtivement, ce qui le fit sourire, et jeta un regard sur le chaos de paperasse qui encombrait le bureau. Par où commencer ? Il était probable que son IA contenait tout ce qu’il pouvait y avoir d’intéressant, mais elle ne répondait sans doute qu’à la voix de Sax, et elle devait enregistrer toute autre tentative de demande. Lentement, John ouvrit un tiroir. Vide. Tous les tiroirs du bureau étaient vides. Il faillit éclater de rire. Sur la paillasse du labo, cependant, il y avait une pile de courrier. Il se mit à fouiller. Il y avait un maximum de mémos des biologistes d’Acheron. Mais, tout en dessous, il tomba sur un message non signé, sans adresse ni code d’origine. L’imprimante de Sax l’avait craché tel quel. Il était très succinct :

1. Nous utilisons des gènes-suicide pour modérer la prolifération.

2. Il existe maintenant tellement de sources de chaleur sur la planète que nous considérons que personne ne sera en mesure de distinguer nos émanations des autres.

3. Nous nous sommes simplement mis d’accord pour nous écarter des autres et travailler seuls, sans interférence. Je suis persuadé que vous le comprenez maintenant.

John resta les yeux fixés sur le message durant une minute avant de se passer la main sur le front et de regarder autour de lui : il était toujours seul. Il remit alors le message là où il l’avait trouvé et sortit discrètement des bureaux de Sax.

— Sax, murmura-t-il d’un ton admiratif. Sacré vieux rat ! Tu les bats tous !

Le train de Burroughs transportait surtout des marchandises. Il était composé de trente voitures étroites, les deux premières étant réservées aux voyageurs. Il circulait sur une piste magnétique à supraconducteur, si vite et sans la moindre vibration qu’il était difficile de croire à la vision que l’on avait. Après toutes ses randonnées sur la planète, John trouvait cela presque effrayant. La seule chose à faire était d’inonder les centres de plaisir du cerveau d’omegendorphe, de bien s’installer et de profiter du voyage, qui évoquait plutôt un vol supersonique au ras du sol.

La piste suivait plus ou moins le 10e degré de latitude nord. Le plan était de boucler le tour de la planète mais, jusqu’à présent, seul l’hémisphère entre Echus et Burroughs avait été achevé. Burroughs était devenue la plus grande ville de l’hémisphère nouveau. La première implantation avait été conçue par un consortium américain selon les plans français de la Communauté européenne à l’extrémité supérieure d’Isidis Planitia qui, en fait, était une auge immense creusée dans les plaines nordiques, là où elles pénétraient profondément dans les Highlands du sud. Le fond et les parois de l’auge étaient tellement en contraste avec la courbure de la planète que le paysage aux alentours de la ville avait des allures d’horizons terrestres. Quand le train s’enfonça dans l’auge immense, Boone découvrit des plaines sombres parsemées de mesas jusqu’à soixante kilomètres de là.

La plupart des constructions de Burroughs avaient été taillées dans les flancs de cinq mesas de basse altitude groupées sur une éminence, dans la courbure d’un ancien chenal. De vastes sections de la paroi rocheuse avaient été comblées avec des rectangles de miroir, ce qui donnait l’illusion que des gratte-ciel post-modernes avaient été basculés sur le flanc avant d’être enfoncés dans les mesas. La vision était surprenante, bien plus que le panorama d’Underhill, et même du Belvédère d’Echus qui offrait un point de vue magnifique mais se cachait au regard.

L’image radieuse de Burroughs, dressée au-dessus du grand chenal qui semblait attendre le retour de l’eau, expliquait qu’elle ait été très vite considérée comme la plus belle ville de la planète.

La gare ouest était à l’intérieur d’une mesa. C’était une salle haute de soixante mètres, couverte par un voile de verre.

John débarqua dans le flot de la foule, les yeux étonnés, comme un péquenot jeté dans Manhattan. Les employés du train étaient en combinaisons bleues, ceux des équipes de recherche en marcheurs verts, les bureaucrates de l’AMONU en costume, les ouvriers du bâtiment en combinaisons de travail irisées de style sport. Les quartiers généraux de l’AMONU avaient été installés à Burroughs trois ans auparavant, ce qui avait suscité un boom dans la construction. Dans la gare, on avait l’impression qu’il y avait autant de fonctionnaires de l’AMONU que d’ouvriers.

John prit le mini-métro qui conduisait aux bureaux de l’AMONU. Il serra les mains de quelques personnes qui l’avaient reconnu. Il éprouvait le sentiment étrange du retour au bocal. Il était parmi des étrangers. Dans une ville.

Il dîna avec Helmut Bronski. Ils s’étaient souvent rencontrés, et John était impressionné par le personnage, un milliardaire allemand qui s’était lancé dans la politique. Bronski était grand, costaud, blond, rougeaud, propre et net. Son costume gris avait dû lui coûter une petite fortune. Il était ministre des Finances de la Communauté européenne quand il avait accepté ce poste à l’AMONU. Il attaqua son rosbif aux pommes de terre tout en racontant à John les dernières nouvelles dans un anglais très correct. Il manipulait son couteau et sa fourchette à l’allemande.

— Nous allons accorder un contrat de prospection pour Elysium au consortium multinational Armscor. Ils vont expédier leur propre matériel.

— Mais, Helmut, est-ce que ça n’est pas une violation du traité de Mars ?

Helmut faucha l’air de sa fourchette. Nous sommes des hommes de terrain, disait son regard. Nous pouvons comprendre ce genre de chose.

— Le traité est dépassé. C’est évident pour quiconque affronte notre situation. Il doit être révisé dans dix ans. Entretemps, il va nous falloir anticiper certains aspects de cette révision. C’est pour cette raison que nous accordons quelques concessions. Il ne serait pas raisonnable de retarder plus longtemps les choses, et si nous tentions de le faire, cela créerait des troubles au sein de l’assemblée générale.

— Mais l’assemblée générale ne verra pas d’un très bon œil que vous accordiez la première concession à un vieux fabricant d’armes sud-africain.

Helmut haussa les épaules.

— Armscor n’a que très peu de rapports avec le groupe d’origine. Il n’en a gardé que le nom. Quand l’Afrique du Sud est devenue l’Azanie, la société a transféré son siège social en Australie, puis à Singapour. Et à présent, bien sûr, c’est plus qu’une simple société aérospatiale. C’est une vraie transnationale, un des nouveaux tigres, avec ses propres banques. Elle contrôle 50 % des parts de la vieille Fortune 500.

— Cinquante pour cent ? s’exclama John.

— Oui. Et Armscor est l’une des plus petites transnationales. C’est pour cette raison que nous l’avons choisie. Parce que son économie est plus solide que n’importe lequel des vingt premiers pays du monde. Voyez-vous, les anciennes multinationales, en se combinant en transnationales, acquièrent plus de pouvoir, et elles en arrivent à influencer l’assemblée générale. Lorsque nous accordons une concession, vingt ou trente pays en profitent, et Mars s’ouvre à eux. Pour les autres, ça constitue un précédent. Et les pressions qui s’exercent sur nous en sont réduites d’autant.