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Il roulait vers l’ouest en pilotage automatique, sautant d’une dune à l’autre, sans rien voir vraiment, plongé dans ses pensées, essayant de comprendre ce qu’était exactement l’histoire, comment elle fonctionnait. Il finit par l’envisager comme une chose vaste qui se trouvait toujours au-delà d’un horizon resserré, invisible, sinon par ses effets. C’était ce qui se produisait quand on ne regardait pas – une infinité d’événements cachés qui contrôlaient tout mais échappaient à tout contrôle. Après tout, il était sur cette planète depuis le commencement ! Il avait été le commencement, le premier humain à poser le pied sur ce monde. Et il y était revenu contre toute probabilité pour aider à sa construction ! Mais à présent, il lui échappait, il se dérobait.

Ils avaient besoin d’un plan. Un nouveau départ était possible. Ce qu’il leur fallait, c’était une vision d’ensemble. Helmut, le fonctionnaire onctueux, aussi bien que Frank, avec son acceptation cynique du statu quo, de la violation du traité, comme s’ils étaient lancés dans une nouvelle ruée vers l’or… Tous deux avaient tort. Frank avait tort. Comme d’habitude !

Mais lui aussi s’était sans doute trompé, il s’était montré naïf. Il y avait désormais tant de gens sur cette planète qu’il ne pouvait plus espérer de rapport direct avec chacun, il ne serait jamais la charnière de leurs espoirs, de leurs désirs. Il n’y avait pas que ça : rares étaient les nouveaux venus qui ressemblaient aux cent premiers par leurs motivations. Bien sûr, d’autres scientifiques étaient venus, et des gens comme les Suisses gitans qui construisaient les routes. Mais jamais ils ne seraient comme les cent premiers. Ce petit groupe qui l’avait formé, à vrai dire, qui avait façonné ses idées, ses opinions, avec lequel il avait tout appris. Ils étaient sa famille, il leur faisait confiance. Il avait besoin de leur aide, plus que jamais. Ce qui expliquait probablement le retour de ses sentiments vis-à-vis de Maya. Et aussi la colère qu’il sentait monter en lui à l’égard d’Hiroko – il fallait qu’il lui parle, il avait besoin de son aide ! Et elle les avait abandonnés.

6

Vlad et Ursula avaient déplacé leur complexe biotech sur une crête étroite d’Acheron Fossae, une éminence en arête qui ressemblait au kiosque d’un immense sous-marin. La partie supérieure avait été percée d’alvéoles qui allaient d’une paroi à l’autre. Certaines salles étaient larges d’un kilomètre et entièrement revêtues de baies. Celles qui ouvraient au sud offraient un panorama unique sur Olympus Mons, à six cents kilomètres de là. Au nord, on pouvait contempler les étendues de sable ocre pâle d’Arcadia Planitia.

John s’engagea sur la pente jusqu’au sas du garage, non sans remarquer que le sol du canyon était encombré de ce qui semblait être des entassements de cassonade brune fondue.

— C’est une nouvelle espèce de croûte cryptogamique, annonça Vlad quand John l’interrogea. Une symbiose entre des cynobactéries et des bactéries de la plate-forme de Floride. Les bactéries de Floride vivent jusqu’à de très grandes profondeurs et elles transforment les sulfates en sulfures, qui deviennent ensuite l’aliment d’une variante des microcoleus. Les couches supérieures se changent en filaments qui adhérent au sable et à l’argile pour former de grands archipels dendritiques. Ça ressemble à de petites forêts sylvatiques avec des racines bactériennes très importantes. Il semble que ces racines tendent à se propager à travers le régolite en direction du fond rocheux, tout en faisant fondre le permafrost au fur et à mesure de leur progression.

— Et c’est vous qui avez libéré cette chose ?

— Bien sûr. Il nous faut quelque chose pour faire éclater le permafrost, non ?

— Et il existe quelque chose pour l’empêcher d’envahir toute la planète ?

— Eh bien, ça comporte le contingent habituel de gènes-suicide au cas où il commencerait à envahir le reste de la biomasse, mais si ça se cantonne à sa niche…

— Waouh !

— Ce n’est pas sans similitude avec les premières formes de vie qui ont couvert la Terre. Nous venons juste d’améliorer sa vitesse de croissance et ses systèmes de racines. Ce qui est drôle, c’est que je crois que ça va rafraîchir l’atmosphère, même si ça réchauffe le sous-sol. Parce que ça augmente la désagrégation chimique de la roche, et toutes ces réactions absorbent du CO2 dans l’air, ce qui va diminuer la pression atmosphérique.

Maya venait d’arriver. Après avoir serré John dans ses bras, elle dit :

— Mais les réactions ne vont-elles pas libérer de l’oxygène aussi vite qu’elles absorbent le CO2 ? La pression serait ainsi maintenue ?

Vlad haussa les épaules.

— Peut-être. On verra bien.

Ce qui fit rire John.

— Sax est un penseur à long terme. Ça devrait lui plaire.

— Oh, certainement. C’est lui qui a autorisé la libération des organismes. Il viendra voir les résultats au printemps.

Ils dînèrent dans une salle située tout en haut de l’arête. Des châssis s’ouvraient sur la serre installée sur la crête, et des baies avaient été ménagées au nord et au sud. Les parois est et ouest étaient décorées de bouquets de bambous. Tous les résidents d’Acheron étaient rassemblés là. Ils se conformaient ainsi à cette vieille coutume d’Underhill, comme ils le faisaient de bien d’autres façons. La discussion, à la table de Maya et John, revenait fréquemment au travail en cours, et en particulier aux problèmes posés par la nécessité d’implanter des garde-fous dans tous les gems qu’ils libéraient. La présence de couples de gènes-suicide dans tout nouveau gem était une pratique lancée par le groupe d’Acheron, de sa propre initiative. Elle allait être maintenant confirmée comme une loi de l’ONU.

— C’est très bien pour les gems légaux, commenta Vlad. Mais s’il y a des idiots pour essayer quelque chose de leur côté et que ça rate, on aura quand même de sérieux ennuis.

Après le dîner, Ursula proposa à John et Maya :

— Pendant que vous êtes là, vous pourriez en profiter pour passer vos examens médicaux. Ça fait longtemps que vous ne l’avez pas fait.

John renâcla : il avait horreur des examens et de toute forme d’intervention médicale. Mais Ursula ne le lâchait pas, et il finit par céder. Il lui rendit visite à la clinique deux jours plus tard. Il fut soumis à une série de tests de diagnostics qui lui parut encore plus intense qu’avant, face à des écrans graphiques et des ordinateurs à la voix trop apaisante qui lui disaient de bouger comme ci, comme ça. John obéit sans avoir la moindre idée de ce que tout cela signifiait. C’était la médecine moderne. Mais ensuite, il eut droit à Ursula elle-même, un honneur, et ce fut elle qui écouta, sonda, pianota sur les claviers. Finalement, il se retrouva étendu sur le dos, sous un drap blanc. Elle était près de lui et lisait les analyses en chantonnant.

— Eh bien, tu as l’air en forme, déclara-t-elle enfin. Quelques problèmes avec la gravité, mais rien que nous puissions traiter.

— Superbe.

En vérité, il était soulagé. C’était ça la médecine : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

— Alors, que dirais-tu du traitement ? lui demanda Ursula, sans se retourner, d’un ton désinvolte.

— Le traitement ?

— C’est une sorte de thérapie gériatrique. Une procédure expérimentale. C’est une forme d’inoculation, mais avec un renforçateur d’ADN. Ça répare les torons brisés et restaure la précision de la division cellulaire à un degré sensible.