Il soupira.
— Ce qui veut dire ?
— Eh bien… vois-tu, le vieillissement est provoqué avant tout par des erreurs au niveau des divisions cellulaires. Après un certain nombre de générations, disons des centaines ou des dizaines de milliers selon le type de cellule dont nous parlons, les erreurs de reproduction augmentent et tout s’affaiblit. Le système immunitaire est le premier touché, suivi par d’autres tissus et, finalement, quelque chose déraille, ou alors le système immunitaire est submergé par une maladie. C’est comme ça.
— Et tu es en train de me dire que tu peux stopper ces erreurs ?
— Les ralentir, en tout cas, et réparer ce qui s’est déjà cassé. C’est un mélange des deux, en fait. Les erreurs de division sont causées par des ruptures dans les chaînes d’ADN, les torons. Nous avons donc voulu les consolider. Pour ça, il faut que nous lisions ton génome avant de construire une bibliothèque génomique autoréparable de petits segments qui viendront réparer les torons cassés…
— Autoréparable ?
Elle soupira.
— Tous les Américains trouvent ça drôle. De toute façon, nous infiltrons cette bibliothèque autoréparable dans les cellules, et les segments se fixent sur les chaînes d’ADN pour éviter qu’elles se brisent.
Différents aspects de cette technologie avaient été combinés par le groupe d’Acheron, expliqua Ursula. Le résultat : on infectait les chaînes de son génome, une infection qui s’étendrait à chacune des cellules de son organisme, à l’exception des dents, de la peau, des os et des cheveux.
Après cela, ses torons d’ADN seraient presque parfaits, renforcés, réparés, et la division cellulaire serait plus précise.
— Plus précise à quel degré ?
John essayait de saisir ce que tout cela représentait.
— Disons que tu seras comme à dix ans.
— Tu plaisantes.
— Non, non. Nous l’avons déjà essayé sur nous, vers Ls = 10 de cette année, et jusque-là, ça semble marcher.
— Et ça dure ?
— Rien ne dure éternellement, John.
— Combien de temps, alors ?
— Nous ne savons pas. Nous sommes les sujets de l’expérience, et nous pensons que nous le découvrirons au fur et à mesure. Il semble possible qu’on puisse répéter la thérapie quand le taux d’erreur de division cellulaire remonte. Si nous réussissons, ça voudra dire qu’on peut vivre très longtemps.
— Par exemple ? insista-t-il.
— Ça non plus, nous ne le savons pas. Mais plus longtemps qu’actuellement, c’est certain. Probablement beaucoup plus longtemps.
Il l’observait. Elle sourit en voyant son expression, et il prit conscience qu’il était resté la bouche ouverte sous le choc. Il ne devait pas avoir l’air très brillant, mais à quoi s’attendait-elle ? C’était… c’était…
Il avait du mal à suivre le fil de ses pensées, qui se dispersaient.
— À qui as-tu parlé de ça ?
— Eh bien, nous avons posé la question à tous les cent premiers qui sont venus ici pour un check-up. Et toute l’équipe d’Acheron a testé le traitement. Le problème, c’est que nous n’avons fait que combiner des méthodes dont tout le monde dispose, et il ne faudra pas longtemps pour que d’autres fassent la même chose. Nous allons préparer des articles pour publication, mais, auparavant, ils doivent être supervisés par l’Organisation mondiale de la santé. À cause des retombées politiques, bien entendu.
— Mmm. (John réfléchit. Dès que les milliards d’habitants de la Terre entendraient parler d’une drogue de longévité mise au point sur Mars… Seigneur !) Et ça coûte cher ?
— Pas vraiment. La lecture du génome est l’opération la plus coûteuse, et elle prend du temps. Mais ça n’est qu’une procédure, tu sais, un facteur de temps sur ordinateur. Il est très possible qu’on puisse offrir le traitement à toute la population de la Terre. Mais la situation est déjà assez critique. Il leur faudra instituer un contrôle particulièrement sévère, sinon ce sera le boom malthusien. Nous pensons qu’il vaut mieux laisser les autorités décider.
— Mais la nouvelle va filtrer.
— Tu le crois vraiment ? Non, ils vont tout faire pour la bloquer.
— Pfff… Mais vous, vous n’avez pas attendu. Et vous avez essayé sur vous.
— Bien sûr. (Elle haussa les épaules.) Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Tu veux bien ?
— Laisse-moi un peu de temps.
Il sortit sur la crête et parcourut la longue serre avec son jardin potager et ses grands bouquets de bambous. Il devait lever la main pour abriter ses yeux de l’éclat du soleil en fin d’après-midi, même à travers le verre teinté. Quand il rebroussa chemin, face à l’est, il découvrit les pentes de lave brisée d’Olympus Mons. Il avait de la difficulté à penser. Il avait soixante-six ans. Il était né en 1982… Sur Terre, on était en quelle année ? 2048 ! M.11. Onze longues années sous les radiations de Mars. Et il avait passé trente-cinq mois dans l’espace, trois voyages entre la Terre et Mars, ce qui constituait encore le record absolu. Il avait reçu un taux de 195 rems, il faisait de la sous-tension, il avait mal aux épaules quand il nageait, et il se sentait passablement fatigué. Il devenait vieux. Il ne lui restait pas tellement d’années devant lui. Étrange pensée qu’il devait pourtant accepter. Il avait confiance dans le groupe d’Acheron. Maintenant qu’il y pensait, ils allaient d’un bout à l’autre de leur nid d’aigle, travaillant sans cesse avec un petit sourire concentré, ils mangeaient, buvaient, jouaient au football, nageaient. Non, ils n’avaient pas tous dix ans, mais il émanait d’eux une aura de bonheur, ou de santé. Peut-être plus encore. Il se mit à rire en partant à la recherche d’Ursula. Et, quand elle le vit s’approcher, elle rit, elle aussi.
— Ça n’est pas si difficile que ça de choisir, non ?
— Non. Et puis : qu’est-ce que j’ai à perdre ?
Il avait donc accepté. Ils avaient son génome dans leur banque de données, mais il faudrait quelques jours pour synthétiser les torons de réparation, les clipper sur les plasmides et en cloner des millions de plus. Ursula lui demanda de revenir dans trois jours.
Quand il regagna les chambres d’hôte, Maya était déjà là, l’air aussi bouleversé que lui. Elle allait nerveusement de la table de maquillage au lavabo, du lavabo à la fenêtre, elle touchait chaque objet comme si elle découvrait ce qu’était une chambre.
Vlad lui avait tout expliqué après ses examens, ainsi qu’Ursula l’avait fait avec John.
— La peste de l’immortalité ! fit-elle avec un rire bizarre. Est-ce que tu peux le croire ?
— La peste de la longévité, la corrigea-t-il. Non, je n’y arrive pas. Pas vraiment.
Il se sentait un peu étourdi, et il devina que Maya ne l’avait même pas entendu. Son agitation était contagieuse.
Ils se préparèrent un potage et mangèrent dans une sorte de brume. C’était Vlad qui avait demandé à Maya de venir à Acheron. Voilà pourquoi elle avait insisté pour que John l’y rejoigne au plus tôt. Il éprouva un frisson de tendresse. Il regardait ses mains qui tremblaient et, après toutes ces années, il se sentait plus proche d’elle que jamais. C’était comme s’ils partageaient leurs pensées devant cette situation étrange. Ils n’avaient besoin que de la présence de l’autre. Les mots étaient inutiles.
Cette nuit-là, dans l’ombre tiède du lit, elle lui murmura d’une voix rauque :
— Cette nuit, on ferait mieux de le faire deux fois. Pendant que nous sommes encore nous.
Ils entamèrent le traitement trois jours plus tard. John était étendu sur une table, dans le cabinet médical, le regard fixé sur la prise intraveineuse fixée sur le dos de sa main. Ce n’était pas la première fois, mais, en cet instant précis, une chaleur étrange montait dans son bras, se répandait dans sa poitrine, affluait dans ses jambes. Était-ce réel ? Ou bien un effet de son imagination ? Il lui semblait qu’un fantôme venait de traverser son corps. Puis, finalement, il eut très chaud.