— Est-ce que je devrais être chaud comme ça ? demanda-t-il à Ursula.
— C’est toujours comme une poussée de fièvre, au début. Ensuite, on provoque un petit choc dans tout l’organisme pour que les plasmides pénètrent dans les cellules. Après, quand les nouveaux torons se lient avec les anciens, les gens ont tendance à frissonner. De froid, le plus souvent.
L’injection prit une heure. Il avait encore très chaud et sa vessie était pleine. On le laissa aller jusqu’à la salle de bains. Quand il revint, il se retrouva ligoté sur ce qui ressemblait au croisement d’un canapé et d’une chaise électrique. Il ne s’inquiéta pas : son entraînement d’astronaute l’avait habitué à tous les genres d’appareils. Le choc ne dura que dix secondes à peu près. Il le ressentit comme un picotement désagréable dans tout le corps. Puis Ursula et ses aides le détachèrent. Ursula, les yeux brillants, l’embrassa longuement sur la bouche. Elle lui répéta qu’il ne tarderait pas à se sentir froid, et même glacé, et que cette sensation pouvait persister durant deux jours. Rien ne s’opposait à ce qu’il aille au sauna ou au jacuzzi. En fait, c’était recommandé.
Ils se retrouvèrent, Maya et lui, dans la chaleur de l’eau, observant les corps des autres, blancs en entrant dans l’eau, roses en sortant. Pour John, c’était un peu l’image de ce qui leur était arrivé – on entrait avec ses soixante-six ans, et on en avait dix en repartant.
Est-ce que c’était vrai ? Ils pouvaient réellement prendre la mort de vitesse pendant quelques années ? Quelques décennies peut-être ?…
Ils quittèrent le sauna pour manger, puis allèrent se promener dans la serre, contemplant les dunes au nord, le chaos des laves d’Olympus au sud. La vue rappelait à Maya les jours lointains d’Underhill. Les douces ondulations de sable sous le vent d’Arcadia avaient remplacé les lits de pierre de Lunae Planum. C’était comme si, dans sa mémoire, les images avaient retrouvé leur contraste, leurs ocres adoucis, leurs rouges et leurs jaunes citrins. La patine du passé.
John l’observait avec curiosité. Onze années avaient passé depuis ces premiers jours dans le parc de caravaning, et bien souvent ils avaient été amants, entre d’inévitables interruptions ou séparations, parfois salutaires, produits des circonstances ou de leur incapacité à vivre très longtemps ensemble. Mais ils s’étaient toujours retrouvés, et le résultat était un vieux couple, avec un passé plus court que les autres, c’est tout.
John lui fit part de ses pensées, ils en parlèrent doucement, avec plaisir, et Maya lui dit avec force :
— Il fallait que nous prenions garde.
Ça, ils avaient pris garde, ils s’étaient constamment méfiés de l’habitude. Et ils convinrent ensemble que ces heures passées au sauna ou sur la crête compensaient leurs longues séparations. Ils se connaissaient vraiment mieux qu’un couple marié.
Ils parlèrent. Pour essayer de tisser des liens entre leurs deux passés et ce bizarre avenir, dans l’espoir angoissé qu’il ne se révélerait pas comme une rupture infranchissable. Tard le soir du lendemain, deux jours après leur inoculation, ils étaient assis seuls dans le sauna. Ils avaient froid mais leur peau était encore rose de sueur. John observa le corps de Maya et ressentit un élan brûlant, comme si une nouvelle injection le parcourait.
L’air dense et chaud semblait puiser autour de lui, au-dessus des dalles luisantes. Comme s’il allait mourir avant de renaître. Mais n’était-ce pas vrai, s’il croyait Ursula et Vlad ? Et tandis qu’il se transformait, le corps rose de Maya Toitovna était près de lui. Il le connaissait mieux que le sien. Non seulement en cet instant précis, arrêté, mais dans la durée de leur passé. Il la revoyait nue, dérivant dans le dôme de l’Ares, entourée d’étoiles, sur le fond noir de l’espace.
La gravité de Mars avait été certainement plus douce que celle de la Terre, car l’évidence était rayonnante : Maya était encore une très belle femme, élancée et musclée, avec son visage fier d’impératrice, ses cheveux gris, ses seins qui attiraient son regard comme deux aimants. Alors, il posa la main sur son épaule et serra doucement. Eros n’était qu’une épice au festin d’Agape, et soudain, comme souvent, les mots jaillirent de sa bouche, et il dit des choses qu’il n’avait jamais dites encore.
— Marions-nous !
Elle rit en l’entendant et il continua :
— Non, non, je suis sincère. Oui, marions-nous et nous deviendrons vieux ensemble, vraiment vieux, nous profiterons de ces années de plus qu’on nous a offertes pour en faire une aventure que nous partagerons. Nous aurons des enfants qui auront des enfants. Et nous regarderons nos petits-enfants qui en feront d’autres encore. Seigneur, combien de temps cela pourra-t-il durer ?
Ils pourraient former toute une nation, devenir patriarche et matriarche, deux Adam et Ève martiens !
Maya riait à chaque phrase, le regard étincelant, plein d’affection. Ses yeux étaient maintenant deux fenêtres ouvertes sur un esprit heureux, tellement heureux. Elle buvait ses paroles en riant toujours. Puis elle le serra très fort contre elle.
— Oh, John, tu me rends tellement heureuse. Tu es le meilleur des hommes que j’aie jamais connus.
Elle l’embrassa et il s’aperçut que malgré la chaleur du sauna, il était facile de passer d’Agape à Eros.
— Alors, tu vas m’épouser, et tout ça ?… demanda-t-il en verrouillant la porte du sauna.
— Quelque chose comme ça, dit-elle, le visage illuminé par un sourire de pur ravissement.
7
Quand on espère vivre encore deux cents ans, on se comporte autrement qu’avec vingt ans devant soi.
Ils le prouvèrent presque immédiatement. John resta à Acheron durant l’hiver, au seuil de la calotte de brume de C02 qui descendait du pôle Nord chaque année. Il étudiait l’aréobotanique avec Marina Tokareva et son équipe. Sax le lui avait demandé, et il n’était pas vraiment pressé de s’en aller. Sax semblait avoir oublié la chasse aux saboteurs, ce qui rendait John quelque peu soupçonneux. De son côté, il enquêtait toujours avec Pauline et se concentrait sur les secteurs où il avait travaillé avant de venir à Acheron, sur ses voyages, et aussi sur les CV de tous ceux qui avaient été employés sur des sites où s’étaient produits des sabotages. Il était à craindre qu’ils aient en face d’eux des adversaires nombreux, et les recoupements des déplacements individuels ne lui apprendraient probablement pas grand-chose. Mais tous ceux qui se trouvaient sur Mars actuellement y avaient été envoyés par une organisation et, en remontant à l’origine, à l’attribution des postes, il espérait décrocher quelques indications. C’était un travail compliqué et il devait se fier à Pauline non seulement pour les statistiques mais aussi pour les conseils, ce qui l’agaçait.
La plupart du temps, il avançait dans la connaissance d’une aréobotanique qui n’obtiendrait des résultats que dans quelques décennies au moins. Pourquoi pas ? Il avait le temps, et il pourrait avoir la chance d’observer les fruits des recherches de Marina. L’équipe de Marina était plongée dans la conception d’un nouvel arbre. Il participait à leurs études et partageait avec eux les corvées de labo. L’arbre était destiné à constituer une voûte dans une forêt à plusieurs niveaux qu’ils espéraient faire pousser dans les dunes de Vastitas Borealis. Ils étaient partis du génome d’un séquoia, mais leur but était d’obtenir des séquoias plus grands que ceux de la Terre, hauts de deux cents mètres, avec un tronc de cinquante mètres de diamètre à la base. L’écorce resterait gelée la plupart du temps, et les larges feuilles, qui ressembleraient probablement à des feuilles de tabac malades, seraient destinées à absorber la dose minimale de rayons UV sans endommager leur revers violine. Tout d’abord, John considéra que le diamètre du tronc était excessif, mais Marina lui fit remarquer que l’arbre pourrait ainsi absorber de grandes quantités de gaz carbonique, fixer le carbone, et libérer l’oxygène dans l’atmosphère. Et puis, la forêt serait spectaculaire : les premières variétés obtenues étaient des prototypes qui ne dépassaient pas dix mètres, et il faudrait compter encore vingt ans avant que les vainqueurs de la compétition atteignent leur taille de maturité. Pour l’heure, tous les prototypes mouraient dans les mini-serres sous atmosphère martienne. Il faudrait que les conditions atmosphériques changent considérablement pour qu’ils survivent à l’extérieur. L’équipe de Marina galopait en tête.