Rouler dans la tempête, c’était comme de rouler de nuit, mais en plus intéressant. La poussière passait en bourrasques fulgurantes entre deux poches de ciel clair. Il entrevoyait des séquences-éclair en sépia, comme si le paysage tout entier roulait vers le sud. Puis les rideaux furieux de poussière revenaient et giflaient les vitres du patrouilleur. Le véhicule était durement balancé au cœur des rafales, et la poussière s’était infiltrée partout.
Au quatrième jour, il mit le cap droit au sud, et attaqua la pente d’extrême nord de la Dorsale de Tharsis. Il montait et, à présent, il n’affrontait pas une falaise mais une grande déclive perdue dans l’ombre de la tempête. Il roula ainsi toute une journée et se retrouva très haut sur les flancs de Tharsis, à plus de 5 000 mètres d’altitude par rapport à Acheron.
Il s’arrêta près d’une autre mine, située à proximité du cratère Pt (que l’on appelait plus aisément Pete), au sommet de Tantalus Fossae. La Dorsale de Tharsis avait été à l’origine du grand flot de lave qui couvrait Alba Patera. Des surrections ultérieures avaient fait craquer le bouclier de lave, créant ainsi les canyons de Tantalus. Certains avaient fissuré une inclusion riche en platinoïdes que les mineurs avaient baptisée les Reflets de Merenski. Là, les mineurs étaient d’authentiques Azaniens, mais ils continuaient de se donner le nom d’Afrikanders, et parlaient l’afrikaans. John fut accueilli par des Blancs dans un concert de God ! volk ! et trek ! Ils avaient baptisé les canyons sur lesquels ils travaillaient Neuw Orange Free State et Neuw Pretoria. Tout comme leurs collègues de Bradbury Point, ils travaillaient pour l’Armscor.
— Oui, nous avons trouvé du fer, du cuivre, de l’argent, du manganèse, de l’aluminium, de l’or, du platine, du titane, du chrome… Tout ce que vous voulez, lui annonça le directeur des opérations, un personnage jovial, avec d’épais favoris, un nez pointu, le sourire canaille et un accent néo-zélandais particulièrement épais. Et aussi des sulfates, des oxydes, des silicates… On trouve de tout dans le Grand Escarpement.
La mine avait été ouverte un an auparavant sur le plancher du canyon. L’habitat était à demi enfoui dans la mesa qui séparait les deux plus larges canyons. Elle ressemblait à la coquille d’un œuf transparent rempli d’arbres verts et de tuiles orangées.
John passa plusieurs jours avec les Afrikanders. Il leur demanda fréquemment comment ils comptaient expédier leur production aussi précieuse que lourde jusqu’à la Terre. Est-ce que le bénéfice ne serait pas écrasé par le coût du transport ?
— Certainement, lui répondirent-ils comme ceux de Bradbury Point. Il nous faut l’ascenseur spatial pour que ce soit rentable.
Et leur chef ajouta :
— Avec l’ascenseur, nous serons sur le marché terrien. Sans lui, jamais nous ne pourrons faire décoller tout ça de Mars.
— Ça n’est pas nécessairement une mauvaise chose, dit John.
Mais ils ne comprirent pas et, quand il tenta de s’expliquer, leurs visages se fermèrent et ils acquiescèrent poliment pour éviter d’aborder le débat politique. Les Afrikanders avaient toujours excellé dans cet art.
Ce qui permit à John d’explorer seul les mines pendant une bonne partie de l’après-midi. Il demanda à Pauline d’enregistrer tout ce qu’elle pouvait trouver et elle répondit qu’aucun schéma inhabituel ne correspondait à cette opération. Elle lui transmit pourtant un échange de communications avec les bureaux de l’Armscor : le site de Tantalus avait demandé une unité de sécurité d’une centaine de personnes, et Singapour avait donné son accord.
John siffla entre ses dents.
— Et l’AMONU ?…
La sécurité dépendait d’eux, et ils donnaient régulièrement leur accord pour des dispositifs de sécurité privés. Mais une centaine de personnes pour un seul site ?… John demanda à Pauline de consulter les messages de l’AMONU sur ce sujet, avant d’aller dîner avec les Afrikanders.
Une fois encore, il fut question de l’ascenseur spatial comme d’une nécessité absolue.
Malgré les cent microgrammes d’omegendorphe qui inondaient son corps de dix ans, John n’était pas vraiment de bonne humeur.
— Est-ce qu’il y a des femmes qui travaillent ici ?
Ils le fixèrent sans répondre. En fait, ils étaient pires que les musulmans.
Il les quitta le lendemain et prit la route de Pavonis Mons, préoccupé par l’ascenseur spatial.
Il poursuivait l’escalade de Tharsis. Pas un instant il n’aperçut le cône sanguinolent d’Acraeus Mons, enveloppé dans la poussière. Il voyageait maintenant dans une série de petites cuvettes et le patrouilleur était sérieusement secoué. Il contournait Ascraeus par le flanc ouest. Il passa sur la crête de Tharsis, entre Ascraeus et Pavonis. Là, la route à transpondeurs doubles se changea littéralement en un ruban de béton qui le conduisit droit jusqu’à la pente nord de Pavonis Mons. Mais elle était si longue qu’il eut l’impression de s’envoler lentement dans l’espace.
Le cratère de Pavonis – les Afrikanders le lui avaient rappelé – était étrangement équatorial. Le O de sa caldeira était comme un ballon placé très exactement sur l’équateur de Mars. Ce qui faisait de la bordure sud de Pavonis le point d’attache parfait pour un ascenseur spatial, à vingt-sept kilomètres au-dessus du niveau zéro de Mars. Phyllis avait déjà dessiné les plans d’un habitat préliminaire. Elle s’était portée volontaire pour travailler sur le projet, dont elle était une des instigatrices.
L’habitat avait été creusé dans la paroi de la caldeira, dans le style du Belvédère d’Echus, de telle façon que les baies de la plupart des étages s’ouvraient sur la caldeira, du moins quand la poussière retombait. Les agrandissements photos montraient que la caldeira se reformerait comme une simple dépression circulaire, avec des parois de 5 000 mètres, et des terrasses à l’approche du fond. Elle s’était effondrée souvent au cours des premiers âges de son existence, mais presque toujours au même endroit. C’était le seul parmi les grands volcans à s’être comporté de façon aussi régulière. Les trois autres avaient des caldeiras qui formaient des cercles superposés.
Le nouvel habitat, qui n’avait pas encore de nom, avait été construit par l’AMONU. Mais l’équipement et le personnel provenaient de la transnationale Praxis, l’une des plus importantes de la Terre. Dans le personnel, dont certains cadres appartenaient à d’autres transnationales qui agissaient en tant que sous-traitants pour le projet ascenseur, on trouvait des gens de l’Amex, d’Oroico, de Subarashii et de Mitsubishi. Tous les travaux étaient placés sous la coordination de Phyllis, qui semblait être l’assistante d’Helmut Bronski, responsable de l’ensemble du projet.
Helmut était présent. Quand John l’eut retrouvé en même temps que Phyllis, on lui présenta les consultants avant de le conduire jusqu’à une immense salle. Derrière les baies, il découvrit des nuages de poussière orange qui tourbillonnaient dans la caldeira, ce qui donnait l’impression que toute la salle montait vers le ciel dans une lumière atténuée et fluctuante.
L’unique mobilier était un globe de Mars d’un mètre de diamètre, installé sur une estrade de plastique bleu. Un câble d’argent long de cinq mètres reliait la petite bosse qui représentait Pavonis Mons à une tache noire. Le globe tournait lentement, à un tour par minute, et le câble d’argent tournait en même temps, son extrémité restant fixée sur Pavonis.
Ils étaient huit, regroupés autour du globe.
— Tout est à l’échelle, dit Phyllis. La distance entre le satellite aréosynchrone et le centre de la masse est de 20 435 kilomètres, le rayon équatorial de 3 386 kilomètres, ce qui nous donne une distance de 17 049 kilomètres entre la surface et le point synchrone. Il suffit de doubler ça, d’ajouter le rayon, et ça nous donne 37 484 kilomètres. Nous disposerons d’un rocher de lest à l’autre extrémité, et par conséquent le câble ne devra pas être aussi long que ça. Son diamètre sera d’environ dix mètres, et il devrait peser dans les six milliards de tonnes. Les matériaux de construction proviendront de son point de lest, qui devrait être un astéroïde de treize milliards et demi de tonnes. Quand tout aura été foré et le câble fixé, il n’en restera que sept milliards et quelque. Ce n’est pas un astéroïde très important, disons dans les deux kilomètres de diamètre. Il existe six candidats qui croisent l’orbite de Mars, six astéroïdes d’Amor. Le câble sera fabriqué par les robots de la mine et le carbone sera traité à partir des chondrites de l’astéroïde. Ensuite, dans les derniers stades de construction, on déplacera le câble jusqu’à son point d’attache. Là. (Phyllis pointa le doigt vers le sol en un geste dramatique.) Le câble sera aréosynchrone avec l’orbite, il sera à peine en contact avec le sol et son poids sera suspendu entre l’attraction de la planète, la force centrifuge de sa partie supérieure et le lest de la roche à son point terminal.