Выбрать главу

Tous les regards étaient rivés sur lui et il rit à nouveau en se sentant mitraillé sur place.

Plus tard, il se fit la réflexion que ça n’avait peut-être pas été une très bonne idée de leur mettre le nez aussi durement dans la réalité. L’homme de l’Amex avait même porté son poignet à sa bouche pour murmurer quelques notes, et à l’évidence il comptait bien que John ait vu son geste.

« John Boone et ses bonnes nouvelles ! » avait-il grommelé, certain d’être entendu. Bon, ça faisait toujours un suspect de plus.

Mais John eut du mal à trouver le sommeil.

Il quitta Pavonis le lendemain pour faire route vers l’est, suivant les pentes de Tharsis droit vers Hellas, vers Maya, à 7 000 kilomètres de là. La grande tempête renforçait étrangement le côté solitaire de cette traversée. Il entrevit les Highlands du sud comme des images fugaces, floues, au travers de rideaux de sable ondoyants, dans le sifflement du vent.

Maya l’attendait. Elle l’accueillit avec plaisir. Jamais encore il n’avait visité Hellas, et ils étaient nombreux à vouloir le rencontrer. Ils avaient découvert une ressource aquifère exploitable vers le nord de Low Point, et ils avaient bien l’intention de pomper l’eau jusqu’à la surface et de créer un lac. Sa surface gelée se sublimerait en permanence dans l’atmosphère, et eux continueraient à pomper au fond.

De cette manière, ils enrichiraient l’atmosphère et constitueraient un réservoir d’eau et de chaleur dont profiteraient les cultures dans les fermes sous dôme qu’ils prévoyaient de construire tout autour du lac. Maya semblait très excitée par ces plans.

Puis, il repartit.

Le long voyage de John le plongea dans un état hypnotique, tandis qu’il filait de cratère en cratère sous les longs nuages de poussière. Un soir, il fit halte dans une colonie chinoise où personne ne parlait l’anglais. Ils vivaient dans des boxes qui rappelaient le parc de caravaning de leurs débuts. Pour dialoguer, ils durent faire appel à une intelligence artificielle dont le programme de traduction déchaîna les rires durant une bonne partie de la soirée. Deux jours après, il s’arrêta sur le site d’une mine atmosphérique énorme installée par les Japonais sur les hauteurs d’un col étroit entre deux cratères. Là, tout le monde parlait un anglais parfait. Ils étaient sous le coup de la frustration, car les extracteurs d’atmosphère avaient été bloqués par la tempête. Les techniciens accompagnèrent John, avec un sourire douloureux, pour une visite cauchemardesque des systèmes de filtres qu’ils avaient mis au point pour permettre le travail permanent des pompes. Tout cela pour rien.

À trois journées de voyage des Japonais, à l’est, il rencontra un caravansérail soufi sur les hauteurs d’une mesa circulaire particulièrement escarpée. Elle avait constitué autrefois le fond d’un cratère, mais le métamorphisme l’avait durcie à tel point qu’elle avait résisté à l’érosion qui avait largement tailladé les terres plus tendres dans les siècles suivants. À présent, la mesa se dressait au-dessus de la plaine comme un piédestal indestructible haut de plus de 1 000 mètres. John n’eut qu’à suivre la double rampe qui accédait au sommet.

Les soufis se révélèrent plus hospitaliers que tous les groupes arabes qu’il avait rencontrés jusqu’alors. Ils faisaient partie du dernier contingent arabe qui avait débarqué sur Mars, lui apprirent-ils, au titre de concession des diverses factions arabes de la terre. Les soufis étaient présents en grand nombre dans la société scientifique de l’Islam, et personne ne s’était opposé à ce qu’ils forment un groupe cohérent sur Mars. L’un d’eux, un petit homme noir du nom de Dhu el-Nun, déclara à John :

— C’est merveilleux de voir qu’en cette période des soixante-dix voiles, vous, le grand talib, avez suivi votre tariqat pour nous rejoindre.

— Talib ? répéta John. Tariqat ?

— Un talib est un chercheur. Et la piste du chercheur est son tariqat, son sentier personnel, voyez-vous. Celui qui le guide vers la réalité.

— Oh, oui, je vois ! fit John, encore sous l’émotion de leur accueil fraternel.

Dhu le conduisit jusqu’à un bâtiment bas et noir situé au centre d’un cercle de patrouilleurs. Une chose ronde, bourrée d’énergie, bâtie sur le modèle de la mesa elle-même, avec des vitres de cristal brut. Dhu indiqua à John que le matériau noir était de la stishovite, un silicate à haute densité extrait des restes des roches météoritiques, et qui avait dû être créé sous des pressions de l’ordre du millier de tonnes au centimètre carré. Quant aux vitres, elles étaient constituées de léchateriélite, une forme de verre comprimé qui s’était également créée durant l’impact météoritique.

Un groupe d’une vingtaine de personnes l’attendait à l’intérieur, hommes et femmes en nombre égal. Les femmes ne portaient pas le voile et agissaient comme les hommes, ce qui surprit John : apparemment, les soufis se distinguaient des autres Arabes en général. Il s’assit, but le café avec eux, et se mit à poser des questions. Il apprit qu’ils étaient des soufis qadarites, des panthéistes influencés par l’ancienne philosophie grecque et l’existentialisme moderne. Ils essayaient, en suivant la voie de la science moderne et le ru’yat-al-qalb, la vision du cœur, de ne faire qu’un avec cette ultime réalité qu’était Dieu.

— Il existe quatre voyages mystiques, lui expliqua Dhu. Le premier commence par la gnose et s’achève par la fana, ou bien il transcende tous les phénomènes. Le second commence si la fana est suivie de la baqa, ou si elle s’y soumet. À ce point-là, ton voyage dans le réel, par le réel, vers le réel, et toi en tant que réalité, vous êtes un haqq. Après que vous vous serez déplacés au centre de l’univers spirituel, vous ne ferez qu’un avec ceux qui auront accompli le même voyage.

— Je crois, dit John, que ce voyage, je ne l’ai pas encore entamé. Je ne connais rien de tout ça…

Ils étaient satisfaits de sa réponse.

— Vous pouvez encore commencer, lui dirent-ils en lui versant une autre tasse de café. On le peut toujours.

Ils étaient tellement amicaux et encourageants comparés aux Arabes que John avait rencontrés jusque-là qu’il leur parla de ses voyages, de son expédition jusqu’à Pavonis, et des plans pour le grand ascenseur.

— Dans ce monde, il n’est pas de rêverie sans sincérité, commenta Dhu.

Et, quand il leur rapporta sa rencontre avec la caravane arabe et Frank dans Vastitas Borealis, Dhu déclara d’un ton énigmatique :

— C’est l’amour du droit qui attire les hommes vers le mal.

Ce qui fit rire l’une des femmes :

— Chalmers est l’un de tes nafs.

— Ça veut dire quoi ? s’exclama John.

Ils riaient tous. Dhu secoua la tête.

— Ce n’est pas un de tes nafs. Un naf est au service du mal, et certains croient qu’il vit dans la poitrine de l’homme.

— Comme une espèce d’organe ?

— Comme une créature réelle. Mohammed ibn’Ulyan, par exemple, a rapporté qu’un être semblable à un jeune renard lui aurait sauté à la gorge, et qu’il serait devenu plus gros quand il lui a donné un coup de pied. C’étaient ses nafs.

— C’est un autre nom pour désigner votre ombre, expliqua la femme.