— Bien, conclut John. Il existe peut-être, alors. À moins que les nafs de Frank aient reçu beaucoup de coups de pied.
Et ils rirent tous avec lui à cette pensée.
Plus tard en fin d’après-midi, le soleil perça plus brillamment la poussière, illuminant les nuages qui s’effilochaient et, ainsi, le caravansérail prit l’aspect du ventricule d’un cœur géant qui puisait dans les bourrasques. Les soufis s’interpellèrent, groupés devant les fenêtres de léchateliérite et, rapidement, ils s’habillèrent pour sortir dans le monde cramoisi, dans le vent, criant à Boone de les suivre. Avec un sourire, il enfila une tenue, avalant subrepticement une tablette d’omeg.
Ils se dirigèrent vers le pourtour déchiqueté de la mesa, les yeux fixés sur les nuages et la vaste plaine tapissée d’ombres, désignant à John les détails visibles. Ensuite, ils se rassemblèrent près du caravansérail et John écouta leurs mélopées. Certains traduisaient les paroles en anglais pour les Arabes et les Farsi.
— Ne possède rien et ne sois possédé par rien. Rejette ce que tu as dans la tête, donne ce que tu as dans ton cœur. Ici un monde et là un monde. Nous sommes assis sur le seuil.
— L’amour fait vibrer l’accord du luth de mon âme, et me change en amour de la tête aux pieds.
Et ils se mirent à danser. En les observant, John comprit : c’étaient des derviches tourneurs. Ils sautaient au rythme des tambours, bondissaient et tournoyaient lentement, surnaturels, les bras étendus. Ils recommençaient sans cesse. Des derviches qui tournaient dans la tempête, sur une grande mesa ronde qui avait été le creux d’un cratère noachien. C’était tellement merveilleux dans les stries de lumière sanglante, que John se leva et se mit à tourbillonner avec eux. Il rompit les symétries, et se cogna parfois contre d’autres danseurs, mais nul ne semblait y faire attention. Il découvrit qu’il était plus facile de sauter dans le vent, de ne pas perdre son équilibre. Mais une bourrasque pouvait vous faucher. Et il rit. Certains chantaient par-dessus la musique, en ululements traditionnels séparés d’un quart de ton, ponctués par des cris et des halètements rauques et rythmiques. Ils répétaient la phrase Ana el-Haqq, ana el-Haqq : Je suis Dieu, je suis Dieu. Une hérésie soufi. La danse était censée hypnotiser celui qui la regardait – dans certains autres cultes musulmans, on faisait appel à l’autoflagellation, John le savait. Mieux valait tourbillonner comme ça. Il se joignit au chant des autres avec son propre souffle, rapide et rude, ponctué de grognements et de sons vagues. Et, sans même y penser, il mêla au rythme du chant les noms de Mars : Al-Qahira, Arès, Auqakuh, Bahram, Harmakhis, Hrad, Huo Hsing, Kasei, Ma’adim, Maja, Mamers, Mangala, Nirgal, Shalbatanu, Simud, Tiu. Il avait mémorisé cette liste des années auparavant, pour faire son petit numéro dans les soirées. À présent, il était surpris que cela fasse une mélopée séduisante, qui semblait stabiliser sa rotation. Les autres danseurs riaient. De bonheur. Ça leur plaisait. Il avait l’impression d’être ivre, que tout son corps était un fredonnement heureux. Il répéta plusieurs fois sa litanie avant d’enchaîner sur le seul nom arabe : Al-Qahira, Al-Qahira, Al-Qahira. Puis se souvenant des quelques mots qu’on lui avait traduits, il reprit : « Ana el-Haqq, ana Al-Qahira. Ana el-Haqq, ana Al-Qahira ». Je suis Dieu, je suis Mars, je suis Dieu… Les autres se joignirent à lui et il entrevit leurs visages rayonnants. C’étaient de merveilleux derviches. Quand ils tendaient les doigts, ils traçaient des arabesques dans la poussière rouge. Puis, ils le touchèrent, l’effleurèrent, le guidant dans la trame de leur danse. Il ne cessait de répéter les noms de Mars, et ils les répétaient après lui. En arabe, en sanskrit, en inca… Et cela devint une musique polyphonique, magnifique et fascinante, presque effrayante, car tous les noms de Mars venaient d’autres temps où les mots résonnaient autrement et avaient un pouvoir.
Je vais vivre mille ans, se dit John.
Quand il cessa enfin de danser, il s’assit sur le sol et les regarda. Il se sentait mal, soudain. Le monde fluctuait, et son oreille interne continuait à tourner comme une boule de roulette. La scène puisait, il n’aurait su dire si c’était à cause des tourbillons de poussière ou de ceux des danseurs. Des derviches sur Mars ? Dans le monde musulman, ils étaient en quelque sorte des déviationnistes, avec un pouvoir œcuménique rare dans l’Islam. Et des scientifiques également. C’était peut-être par eux qu’il pourrait pénétrer dans l’Islam. Ils étaient son tariqat. Et leurs cérémonies de derviches tourneurs pourraient peut-être faire partie de l’aréophanie, tout comme pendant sa mélopée personnelle. Il se redressa en vacillant.
L’amour a fait vibrer l’accord d’amour de mon luth… Tout était trop flou. Les autres le soutenaient en riant. Il leur parla, avec l’espoir qu’ils le comprendraient.
— Je me sens malade. Je crois que je vais vomir. Mais il faut que vous me disiez quand nous pourrons laisser derrière nous notre triste fardeau terrien. Pourquoi nous ne pouvons inventer ensemble une nouvelle religion. Adorer Al-Qahira, Mangala, Kasei !
Ils rirent et le portèrent sur leurs épaules.
— Je suis sérieux, insista-t-il dans le tourbillon du monde. Je veux que vous le fassiez, que vous dansiez. C’est à vous de définir cette religion. Vous l’avez déjà fait.
Mais il était dangereux de vomir dans un casque, et ils le déposèrent dans l’habitat aussi vite que possible. Tandis qu’il vomissait, une femme lui maintenait la tête. Elle lui dit doucement en un anglais subcontinental musical :
— Le roi de Perse avait demandé à ses sages une chose simple qui pourrait le rendre heureux quand il serait triste. Ils se consultèrent et revinrent avec un anneau sur lequel étaient gravés ces mots : ces choses-là passeront aussi.
— Bon pour les recycleurs, dit Boone.
Il recula en titubant. Bizarre, mais il ne parvenait pas à rester stable.
— Mais qu’est-ce que vous êtes venus chercher ici ? Pourquoi êtes-vous donc sur Mars ? Il faut me dire ce que vous voulez.
Ils le conduisirent jusqu’à la salle commune, disposèrent des tasses et un pot de thé aromatisé.
L’une des vieilles femmes remplit la tasse de John, reposa le pot et dit :
— À présent, tu me sers.
John s’exécuta, le geste incertain, puis le pot de thé fit le tour de la table, chacun servant l’autre à tour de rôle.
— C’est ainsi que nous entamons nos repas, reprit la vieille. Cela indique que nous sommes ensemble. Nous avons étudié les vieilles cultures, avant que votre marché mondial ne recouvre tout de ses mailles, et dans ces âges anciens, il existait bien des formes d’échange. Certaines étaient basées sur l’offrande. Chacun de nous reçoit un don de l’univers. Et à chaque souffle, nous le rendons.
— C’est comme l’équation de l’efficience écologique, dit John.
— Il se peut. En tout cas, la plupart des cultures des sociétés primitives sont fondées sur l’idée du don, en Malaisie, dans le Nord-Ouest américain… En Arabie, nous offrons l’eau, ou le café. La nourriture et l’abri. Mais quoi que tu puisses recevoir, n’espère pas le garder, car il te faudra le donner à ton tour, et tu en recevras peut-être des intérêts. Tu as travaillé pour donner plus que tu n’as reçu. Maintenant, nous considérons que cela peut être à la base d’une économie de respect.
— C’est exactement ce que Vlad et Ursula m’ont dit !
— C’est possible.
Le thé l’aida à retrouver son équilibre. Ils parlèrent de diverses choses, de la tempête, de la grande plinthe de roc sur laquelle ils vivaient. Plus tard encore, il leur demanda s’ils avaient entendu parler du Coyote, mais non, ils n’en avaient pas eu le moindre écho. Mais ils lui rapportèrent certaines histoires sur une créature qu’ils appelaient le Caché, qui était le dernier survivant de l’ancienne race des Martiens, une chose desséchée qui errait sur la planète et qui venait au secours des voyageurs errants, des patrouilleurs perdus, des établissements en danger. On l’avait repérée dans la station aquatique de Chasma Borealis une année auparavant, pendant une chute de la glaciation.