— Mais nous ne le saurons jamais ! Ils vont discuter de ça durant les siècles à venir. Mais nous ne saurons jamais la vérité !
— S’il y a ambiguïté, dit John, on décidera sans doute que c’est d’origine terrestre. (Il fit un sourire au gamin.) N’importe quelle forme de vie différente d’une variété terrienne serait détectée en un instant.
— Probablement, fit Ann. Si l’on excepte une source commune, la théorie de la panspermie spatiale, par exemple, une déjection venue d’un autre monde, des micro-organismes dans des astéroïdes ?…
— Ça ne paraît guère probable, non ?
— On ne sait pas. Pour le moment du moins, on ne sait pas.
John avait du mal à suivre le cours des pensées d’Ann.
— Pour ce que nous en savons, dit-il enfin, ça pourrait provenir des premières sondes Viking. On n’a jamais vraiment fait tous les efforts nécessaires pour stériliser nos engins de débarquement. Et nous avons eu ensuite des problèmes plus pressants. Comme une tempête sans fin, ou un flux d’immigration dont la motivation était aussi minimale que les habitats, ou encore une révision d’un traité sur lequel personne ne pouvait se mettre d’accord, plus un programme de terraforming détesté par la plupart.
Et une planète natale où la situation se faisait critique. Plus, encore, quelques attentats dirigés contre John Boone.
— Oui, oui, je sais, disait Ann. Mais tout ça c’est de la politique, et nous n’en sortirons jamais. Moi, je parlais de science, et je voulais qu’on me réponde. Mais personne ne le peut.
— Ann, nous ne pourrons jamais répondre à ta question. Elle est une de ces questions, justement, auxquelles nul ne peut jamais répondre. Est-ce que tu n’as pas conscience de ça ?
— Probablement terrienne, hein ?
Quelques jours plus tard, une fusée se posa sur le petit port spatial du lac et un groupe de Terriens surgit dans la poussière en bondissant. C’étaient des agents d’investigation, annoncèrent-ils, envoyés par l’AMONU pour enquêter sur les sabotages et les incidents. Ils étaient dix, dont huit hommes parfaitement jeunes et bien coiffés, comme sortis des écrans vidéo, plus deux jeunes femmes très séduisantes. La plupart étaient issus du FBI. Le chef, un grand type brun du nom de Sam Houston, demanda une entrevue avec Boone, et John accepta poliment.
Ils se rencontrèrent le lendemain matin, après le petit déjeuner – avec six des agents, y compris les deux jeunes femmes – et John répondit docilement à toutes les questions sans la moindre hésitation. Mais, instinctivement, il ne leur apprit que ce qu’ils devaient déjà savoir, plus quelques détails qui pouvaient sembler honnêtes et utiles.
Eux se montrèrent polis et respectueux, très professionnels dans leurs questions, très réticents dès qu’il posait une question en retour. Ils ne semblaient pas connaître en détail la situation sur Mars, ils évoquaient des épisodes qui remontaient aux premières années d’Underhill, ou à la disparition d’Hiroko. Par contre, il était évident qu’ils étaient au courant des événements récents et des relations entre les dirigeants des cent premiers. Ils ne cessaient de lui poser des questions à propos de Maya, de Phyllis, d’Arkady, de Nadia, du groupe d’Acheron, de Sax… Sans doute parce qu’il s’agissait pour eux d’autant de stars omniprésentes sur la TV. Pourtant, ils ne paraissaient pas connaître grand-chose de ce qui avait été récemment enregistré et transmis sur Terre. John laissa errer ses pensées : est-ce que ça pouvait être vrai de tous les Terriens ? Après tout, de quelles autres sources d’information disposaient-ils ?
À la fin de leur entrevue, un nommé Chang lui demanda s’il désirait ajouter quelque chose. John, qui avait soigneusement omis sa rencontre de minuit avec le Coyote, entre autres, répondit :
— Non, je ne vois rien…
Chang hocha la tête et Sam Houston demanda alors :
— Nous aimerions avoir accès à vos programmes d’ordinateur.
— Je suis désolé, fit John d’un air navré, mais je n’autorise pas l’accès à mes intelligences artificielles.
— Mais vous avez un verrou de destruction ? insista Houston, surpris.
— Non. Ces données sont privées, c’est tout.
Il regarda l’autre droit dans les yeux, et constata qu’il hésitait sous les regards de ses collègues.
— Nous… nous pourrions obtenir un mandat de l’AMONU pour cela, si vous voulez.
— Je doute que ça vous soit possible. Et je ne vous laisserai pas accéder à mes ordinateurs, de toute façon.
John était souriant, au bord du rire. C’était parfois utile d’être le premier homme sur Mars. Ils ne pouvaient rien contre lui, au risque de créer plus d’ennuis que nécessaire. Il se leva et promena les yeux sur le petit groupe d’enquêteurs avec toute l’arrogance dont il était capable, ce qui était largement suffisant.
— Dites-moi s’il y a quelque chose d’autre que je peux faire pour vous.
Il sortit.
— Pauline, branche-toi sur le centre de communications et copie tout ce qu’ils envoient.
Puis il appela Helmut quand il se souvint que ses appels allaient apparaître également. Il posa des questions très brèves, comme s’il vérifiait des identifications. Oui, apprit-il, une équipe avait été envoyée sur Mars par l’AMONU. Elle faisait partie d’une force expéditionnaire qui avait été formée dans les six derniers mois pour résoudre les problèmes qui se posaient sur la planète.
La police sur Mars. Des détectives sur la planète rouge. Ma foi, il aurait dû s’y attendre. Mais c’était un sérieux embêtement. Ils étaient toujours là, l’air soupçonneux depuis qu’il avait refusé de leur donner accès à Pauline. Et, dans Hellas, il n’y avait pas grand-chose à faire. Aucun incident ne s’y était produit et il était très improbable que cela arrive. Maya se montrait hostile, elle ne voulait pas entendre parler des problèmes de John, elle en avait suffisamment avec les aspects techniques du projet d’aquifère.
— Tu es sans doute leur suspect numéro un, lui avait-elle lancé d’un ton irrité. Ce genre de chose se répète constamment et tu es toujours là : le camion à Thaumasia, le puits de Bakhuysen, et voilà que tu refuses de les laisser consulter tes banques de données. Pourquoi ?
— Parce que je ne les aime pas, répondit John, furieux.
Avec Maya, ils en étaient revenus à leurs anciennes habitudes. En fait, pas vraiment : ils vaquaient à leurs routines avec une sorte de bonne humeur, comme s’ils interprétaient leurs rôles au théâtre. Ils savaient qu’ils avaient du temps devant eux, et cela constituait la base de leurs rapports.
Il se rendit dans les labos de la station avec le fragment de peau prélevé sous ses ongles. Il fut cultivé, cloné et on déchiffra le génome. Il n’existait pas dans les données planétaires, alors il adressa l’information à Acheron en demandant une analyse. Ursula lui envoya les résultats codés, avec un seul mot à la fin : Félicitations.
Il lut et relut le message en jurant tout haut. Il sortit faire un tour, partagé entre de longues crises de rire et de jurons.
— Hiroko, va te faire foutre ! Va crever en enfer ! Sors de ton trou et viens nous aider, putain ! J’en ai marre de ton truc de merde à la Perséphone !
Même les tubes de circulation lui semblaient oppressants, et il se rendit au garage pour enfiler un marcheur. Il sortit, pour la première fois depuis plusieurs jours. Il se trouvait à l’extrémité du bras nord de la ville, sur le fond de sable fin du désert. Il se promena aux alentours, sans jamais quitter la colonne d’air dépoussiéré que générait chaque ville.
Hellas serait bien moins impressionnante que Burroughs, Acheron, Echus ou Senzeni Na. Située au point le plus bas du bassin, elle ne disposait d’aucun relief pour des constructions spectaculaires. Mais les tourbillons de poussière pouvaient peut-être fausser un peu son jugement. Hellas avait été construite le long d’un croissant qui devrait devenir à terme le littoral du lac. Cela pourrait être assez beau mais, en attendant, elle avait l’aspect morne d’Underhill, avec des centrales énergétiques du dernier type, des structures de ventilation, de câblage et des tunnels qui se déployaient comme des peaux de serpent… La bonne vieille station scientifique, loin de tout souci esthétique. C’était parfait. Ils ne pouvaient quand même pas édifier toutes les villes sur la crête des montagnes…