Il croisa deux silhouettes aux visières polarisées. Étrange, pensa-t-il. Il faisait déjà suffisamment sombre avec la tempête… C’est alors qu’ils sautèrent sur lui. Il roula dans le sable et se redressa d’un bond à la John Carter, lança les poings en avant. Mais, à sa grande surprise, les deux autres disparaissaient déjà dans les lanières de poussière. Il vacilla, puis se lança à leur poursuite. Mais il ne les voyait déjà plus. Il sentit le sang puiser plus vite dans ses veines, ses épaules étaient brûlantes. Il passa la main dans son dos : ils avaient tailladé son marcheur. Il garda les doigts pressés contre l’entaille et se mit à courir. Il ne sentait déjà plus ses épaules. Et il avait du mal à courir avec cette main dans le dos. Sa réserve d’air paraissait intacte. Non, il y avait un trou dans le tube, près du cou. Il dégagea sa main le temps de composer le code du flux maximum sur son bloc de poignet. Le froid descendait vers ses reins comme de l’eau gelée : 100 degrés au-dessous de zéro. Il retenait son souffle : il avait de la poussière sur les lèvres et sur la langue. Impossible de savoir combien de CO2 s’était infiltré dans sa réserve d’oxygène, mais il n’en fallait guère pour mourir.
Le garage apparut dans la tourmente. Il avait couru droit dessus. Il se félicita jusqu’à l’instant où il pressa la touche de commande du sas et que rien ne se passa. C’était facile de bloquer un sas, si l’on maintenait le verrou intérieur ouvert. Il avait les poumons en feu, il fallait qu’il respire. Il contourna le garage en direction du tube qui le reliait à l’habitat et se pencha sur les parois de plastique. Personne en vue. Il ôta sa main de la déchirure et, aussi vite que possible, il ouvrit la boîte fixée sur son avant-bras gauche, prit la petite perceuse, et s’attaqua au plastique, qui céda sans craquer et se referma sur la mèche. Il attaqua une fois encore, frénétiquement, et le plastique se déchira enfin. Il appuya vers le bas, le lacéra, et agrandit l’orifice jusqu’à pouvoir y engager son casque. Dès qu’il fut à l’intérieur jusqu’à la taille, il se servit de son corps comme d’un bouchon naturel. Il déverrouilla son casque, dégagea la tête et inspira comme un plongeur remontant du fond. Un, deux, un, deux. Il fallait que tout ce gaz carbonique fiche le camp. Il ne sentait plus son cou ni ses épaules. Là-bas, dans le garage, l’alarme sonnait.
Il laissa passer un train de pensées, dégagea enfin ses jambes, et se mit à courir dans le tube qui se dépressurisait rapidement. La porte, heureusement, s’ouvrit au premier essai. Il s’élança vers un ascenseur, descendit jusqu’au troisième sous-sol, où se trouvait son logement d’hôte. Il ne referma pas la porte de l’ascenseur et regarda autour de lui. Il ne vit personne. Il courut vers sa chambre. Là, il ôta son marcheur et le mit dans un placard avec son casque. Il passa dans la salle de bains et tiqua en découvrant la blancheur de ses épaules : un vilain coup de gel. Il avala quelques tablettes d’antidouleur, plus une triple dose d’omeg, mit une chemise, un pantalon, et enfila des chaussures avant de se peigner soigneusement. Le visage qui le regardait avait les yeux un peu vitreux, l’air absent, hébété. Il contracta ses muscles, se tapota les joues, recomposa son expression et se mit à respirer régulièrement. Les drogues faisaient déjà leur effet et son image lui plaisait un peu mieux.
Il enfila le couloir jusqu’à l’allée principale qui descendait. Il examinait les gens avec un curieux mélange de soulagement et de rage. Puis Sam Houston s’approcha de lui avec une de ses collègues.
— Excusez-moi, M. Boone, mais est-ce que voudriez venir avec nous ?
— Que se passe-t-il ?
— Il y a eu un nouvel incident. Quelqu’un a déchiré la paroi d’un tube.
— Déchiré un tube ? Et vous appelez ça un incident ?
Houston lui lança un regard furibond, et Boone dut se retenir de rire.
— Vous pensez que je peux être utile ?
— Nous savons que vous travaillez sur ces affaires pour le Dr Russell et nous nous sommes dit que vous aimeriez être tenu au courant.
— Oh, je vois… Eh bien, allons jeter un coup d’œil.
Ils circulèrent un peu partout pendant deux heures. John avait les épaules en feu. Houston, Chang et les autres enquêteurs lui posaient des questions en toute confiance, apparemment avides de ses réactions, mais leur regard demeurait froid et calculateur.
John dit enfin avec un petit sourire :
— Il y a peut-être quelqu’un qui n’aime pas vous voir ici.
Ce ne fut qu’une fois cette comédie terminée qu’il se posa la question : pourquoi ne voulait-il pas qu’ils soient au courant de son agression ? Sans aucun doute, ça ne ferait qu’attirer d’autres enquêteurs, ce qu’il ne souhaitait pas. Et il deviendrait la cible des médias autant sur Mars que sur Terre, en plein centre de l’actualité. Le poisson rouge de la planète rouge ! Et ça, il ne le voulait plus.
Mais il y avait aussi autre chose qu’il n’arrivait pas encore à définir. Son subconscient enquêtait. Il eut un reniflement de dégoût. Pour oublier la douleur, il se promena de réfectoire en réfectoire, espérant capter une expression de surprise. Boone ressuscité d’entre les morts ! Oui, et qui est mon meurtrier ? Une ou deux fois, il surprit des regards qui se baissaient. Comme s’ils évitaient de fixer un monstre, un homme condamné. Jamais, auparavant, il n’avait éprouvé cet autre aspect de sa célébrité, et la colère montait en lui.
L’effet des antidouleurs se dissipait, et il dut rejoindre son appartement. La porte était ouverte. Il se rua à l’intérieur et se retrouva face aux enquêteurs de l’AMONU.
— Mais qu’est-ce que vous foutez ici ?
— On vous cherchait, dit l’un des hommes d’un ton suave. (Ils échangèrent un regard.) On aimerait mieux que personne n’essaie de s’en prendre directement à vous.
— Quelqu’un qui entrerait par effraction, par exemple ? demanda John, immobile sur le seuil.
— Ça fait partie de notre boulot, monsieur. Désolé de vous déranger.
Ils s’agitaient sur place, nerveux, pris au piège.
— Mais qui vous a donné le mandat de perquisitionner comme ça ?
— Eh bien… M. Houston est notre supérieur et…
— Appelez-le et dites-lui de venir nous rejoindre.
L’un des deux hommes chuchota quelques mots sur son bloc de poignet. En un temps trop court pour n’être pas suspect, Sam Houston se matérialisa au-dehors. John éclata de rire :
— Alors, vous guettiez à l’angle du couloir ?
Houston s’avança et déclara d’une voix rauque :
— Écoutez, M. Boone, nous menons une enquête importante, et vous faites obstruction. En dépit de ce que vous semblez croire, vous n’êtes pas au-dessus de la loi.
Boone se pencha vers lui au point que Houston dut reculer.
— Mais vous n’êtes pas la loi, dit-il.
Il pointa un doigt sur Houston. L’autre perdait visiblement son calme, ce qui fit rire John.
— Qu’est-ce que vous comptez faire, inspecteur ? M’arrêter ? Me menacer ? Ou bien me donner de quoi faire un bon rapport pour Eurovid ? Ça vous plairait ? Je pourrais montrer au monde entier comment John Boone est persécuté par un petit fonctionnaire avec sa plaque à deux dollars, un shérif dans un nouveau Far-West ! (Il avait toujours pensé que quiconque s’exprimait à la troisième personne était définitivement un crétin.) Non, John Boone n’aime pas ça ! Vraiment pas du tout !