Les deux premiers avaient réussi à se glisser hors de la chambre et observaient la scène. Le visage de Houston avait à peu près la couleur d’Ascraeus Mons et il montrait les dents.
— Personne n’est au-dessus de la loi, grinça-t-il. Des actes criminels se sont produits, des actes dangereux, et la plupart quand vous étiez à proximité.
— Des actes d’effraction, par exemple ?
— Si nous décidons que nous devons fouiller vos quartiers, examiner votre dossier afin de poursuivre notre enquête, nous le ferons. Nous en avons le pouvoir.
— Moi, je vous dis que non, fit John avec arrogance en claquant les doigts sous le nez de Houston.
— Nous allons fouiller cet appartement, insista l’autre, en appuyant sur chaque syllabe.
— Foutez le camp, fit Boone d’un ton méprisant, en levant la main.
Puis il rit :
— Oui, c’est ça, foutez le camp ! Dégagez, bande d’incapables. Rentrez chez vous et relisez les lois sur les enquêtes et perquisitions !
Il claqua la porte.
Il s’immobilisa. Apparemment, ils étaient repartis mais, d’un autre côté, il devait simuler l’indifférence absolue. En riant, il se rendit à la salle de bains et prit encore quelques antidouleurs.
Ils n’avaient pas ouvert le placard. Pur coup de chance. Il aurait été difficile de leur expliquer la présence du marcheur déchiré sans leur raconter la vérité, ce qui aurait embrouillé les choses. C’était d’ailleurs curieux de constater à quel point les choses s’embrouillaient d’elles-mêmes dès que l’on décidait de dissimuler le fait que quelqu’un avait tenté de vous tuer.
Il s’arrêta à cette pensée. La tentative de meurtre avait été plutôt maladroite. Il devait exister des centaines d’autres moyens d’assassiner quelqu’un qui se déplaçait en marcheur sur Mars. Donc, s’ils voulaient seulement lui faire peur, ou bien s’ils espéraient qu’il ne parlerait pas de cette agression, ils pouvaient le prendre en défaut. Auquel cas, il y aurait une charge contre lui…
Il secoua la tête, troublé. La loi du rasoir d’Occam, encore une fois. L’outil de base du détective. Si quelqu’un vous attaque, c’est qu’il vous veut du mal. L’important était avant tout de découvrir qui étaient ses agresseurs. Et ainsi de suite. L’effet des antidouleurs était puissant, alors que les vagues de l’omegendorphe refluaient. Il avait du mal à se concentrer. Le problème allait être de se débarrasser du marcheur, et surtout du casque. Mais il était dans les emmerdes, et il n’existait aucun moyen élégant de s’en sortir. Il se dit en souriant qu’il finirait bien par trouver.
9
Il voulait parler à Arkady. Il apprit qu’il avait achevé son traitement gériatrique à Acheron avec Nadia et qu’il était reparti pour Phobos. John se dit qu’il n’avait encore jamais visité cette petite lune rapide.
— Pourquoi tu ne viens pas te rendre compte par toi-même ? lui proposa Arkady. Et puis, on pourra se parler seul à seul, non ?
— D’accord.
Il ne s’était pas retrouvé dans l’espace depuis l’arrivée de l’Arès, vingt-trois ans auparavant, et les sensations familières d’accélération, puis d’apesanteur, provoquèrent une nausée inattendue. Dès qu’il eut débarqué sur Phobos, il s’en ouvrit à Arkady, qui lui dit :
— Moi, ça m’arrivait tout le temps, jusqu’à ce que je boive un coup de vodka avant le départ.
Stickney était une petite ville à l’ambiance agitée, inscrite dans son cratère recouvert d’un dôme de béton renforcé des joints antiradiations les plus performants. Le fond du cratère avait été aménagé en terrasses concentriques qui s’achevaient sur une plazza. Entre chaque anneau, il y avait des parcs et des bâtiments bas de deux étages avec des jardins sur le toit. Des filets avaient été tendus pour protéger la population contre les bonds incontrôlés qui pouvaient être autant de décollages accidentels : la vitesse de libération gravitique était de 50 kilomètres à l’heure sur Phobos, et il était donc pratiquement possible de décoller de la surface d’un bond. Immédiatement à l’intérieur des fondations du dôme, John repéra une version miniature de leur train planétaire. Il circulait horizontalement par rapport aux bâtiments et donnait à ses passagers l’illusion de la pesanteur martienne. Il s’arrêtait quatre fois dans la journée, mais John se dit que s’il le prenait, ça ne ferait que ralentir son acclimatation à Phobos. Aussi se rendit-il jusqu’à son appartement en supportant la nausée. Apparemment, il était devenu un vrai Martien, et il souffrait d’avoir à quitter sa planète. C’était aussi vrai que ridicule.
Le lendemain, il se sentit mieux, et Arkady l’emmena faire le tour de Phobos. L’intérieur de la lune était comme une ruche, transpercé de tunnels, de galeries, de dérivations et de quelques salles gigantesques où l’on creusait encore, à la recherche d’eau et de minerais. La plupart des tunnels internes étaient des tubes aussi lisses que fonctionnels, mais les salles intérieures et certaines des galeries les plus vastes avaient été aménagées selon les théories socio-architecturales d’Arkady. Il les fit visiter à John : couloirs circulaires, secteurs de travail et de récréation, terrasses, parois de métal gravé : tout était dominé par ce qui avait donné à Mars son identité dans l’aménagement des cratères. Mais Arkady en restait l’auteur et il en était fier.
À l’opposé de Stickney, trois petits cratères de surface avaient été recouverts d’un dôme de verre et peuplés de villages qui avaient vue sur Mars – une vue qui était impossible depuis Stickney, étant donné que l’axe le plus long de Phobos était orienté en permanence vers Mars et que les grands cratères demeuraient aveugles.
Arkady et John se trouvaient dans Semenov et observaient la planète rouge qui occupait la moitié du ciel, enveloppée de nuages de poussière, tous les traits de son paysage estompés.
— La grande tempête, dit Arkady. Sax doit être fou furieux.
— Non, dit John. Il dit que ce n’est qu’un épisode.
Arkady partit d’un rire énorme. Les deux hommes avaient retrouvé leur vieille camaraderie, le sentiment d’être des égaux, des frères de longue date. Arkady n’avait pas changé, toujours aussi rieur, truculent, la plaisanterie facile, bourré d’idées et d’opinions, riche d’une confiance que John appréciait particulièrement, même s’il savait que bien des idées d’Arkady étaient fausses, voire dangereuses.
— En fait, disait Arkady, Sax a probablement raison. Si ces traitements de longévité sont efficaces, si nous devons vivre des dizaines d’années encore, cela déclenchera certainement une révolte sociale. La brièveté de la vie était une des forces élémentaires dans la permanence des institutions, aussi étrange qu’il soit de le dire comme ça. Mais il est tellement plus facile de se raccrocher à un plan de survie à long terme que de se hasarder dans un plan nouveau qui risque d’échouer. Même si ton plan à court terme risque d’être destructeur pour les générations à venir. Qu’ils se débrouillent, tu connais le raisonnement… Mais si nous parvenons à apprendre, si nous attendons encore cinquante ans, est-ce que nous ne finirons pas par nous demander : Pourquoi ne pas rendre ça plus rationnel ? Plus proche de nos désirs profonds ? Qu’est-ce qui nous en empêche ?