— C’est peut-être pour ça que les choses deviennent si bizarres là en bas, dit John. Mais je ne pense pas que ces gens aient un recul suffisant. (Il résuma brièvement à Arkady la série de sabotages et posa la question brutalement.) Arkady, est-ce que tu sais qui est responsable ? Tu es compromis là-dedans ?
— Quoi, moi ? Écoute, John, tu ne vas quand même pas croire ça. Ces destructions sont stupides. À première vue, je dirais que ce sont les rouges, et je n’en ai pas dans mon équipe. Je ne vois vraiment pas qui peut faire ça. Ann, peut-être. Tu lui as posé la question ?
— Oui. Elle ne sait rien.
Arkady ricana.
— John Boone, tu n’as pas changé ! Je t’aime comme ça. Écoute, mon copain, je vais t’expliquer pourquoi ce genre de chose se passe, et alors, tu pourras peut-être travailler plus systématiquement et y voir plus clair. Tiens, voilà le métro de Stickney – je vais te montrer la crypte de l’infini, c’est vraiment du beau travail.
Il précéda John jusqu’à la petite voiture et ils flottèrent en direction du cœur de Phobos. Ils se retrouvèrent dans une pièce étroite et se laissèrent tomber dans la profondeur d’un couloir. John remarqua que son corps s’était adapté à l’apesanteur, qu’il pouvait flotter en retrouvant le contrôle de ses gestes. Ils étaient maintenant dans une vaste galerie récemment creusée qui, au premier regard, semblait bien trop vaste pour tenir à l’intérieur de Phobos. Le sol, les murs et le plafond étaient revêtus de miroirs à facettes et chaque dalle de magnésium poli avait été taillée de telle façon que tout ce qui se trouvait dans son espace micro-gravifique était reflété en milliers d’images, en abîme.
Ils passèrent leurs orteils dans des crochets et flottèrent doucement comme des algues au fond de la mer : toute une flore mouvante d’Arkady et de John, de milliers d’Arkady et de John.
— Tu vois, John, la base économique de la vie sur Mars est en train de changer. Non, ne te moque pas ! Jusque-là, nous n’avons pas dépendu d’une économie monétaire, c’est le sort des stations scientifiques. C’est comme quand on reçoit un prix qui vous libère de la roue économique. Ce prix, on l’a reçu, comme beaucoup d’autres, et nous sommes là depuis des années, à vivre de cette façon. Mais il se trouve que des milliers de gens débarquent sur Mars en un flot permanent ! Et ils sont nombreux à vouloir travailler ici, à se faire un peu d’argent avant de retourner sur Terre. Ils travaillent pour les transnationales qui ont décroché des concessions de l’AMONU. Le traité de Mars est appliqué à la lettre parce que l’AMONU est censée se charger de tout, mais l’esprit du traité est battu en brèche par l’ONU elle-même.
John hochait la tête.
— Oui, je m’en suis rendu compte. Helmut me l’a dit en face.
— Helmut est une limace. Mais écoute-moi, quand le traité va être renouvelé, ils vont changer la lettre de la loi pour correspondre à l’esprit nouveau. Ils se permettront même d’aller plus loin. À cause de la découverte de tous ces métaux stratégiques et de ces nouveaux espaces. Pour de nombreux pays de la Terre, c’est le salut, et c’est aussi un nouveau territoire pour les transnationales.
— Et tu penses qu’ils ont suffisamment d’appuis pour modifier le traité ?
Des millions d’Arkady écarquillèrent les yeux devant des millions de John.
— Ne sois pas naïf à ce point ! Bien sûr qu’ils les ont, ces appuis ! Réfléchis : le traité de Mars est inspiré de l’ancien traité sur l’espace. Première faute, puisque le traité sur l’espace était un arrangement très fragile, et le traité de Mars en a hérité. Selon les accords prévus, chaque pays devient un membre à part entière avec droit de vote dès lors qu’il s’établit sur Mars, ce qui explique pourquoi nous voyons rappliquer toutes ces nouvelles stations scientifiques : la Ligue arabe, le Nigeria, l’Indonésie, l’Azanie, le Brésil, l’Inde, la Chine et j’en oublie… Et un nombre appréciable de ces pays s’inscrivent dans le traité dans l’intention spécifique de le dissoudre quand le renouvellement interviendra. Ils veulent ouvrir Mars à des gouvernements individuels qui échapperaient à l’ONU. Et les transnationales se servent de pavillons de complaisance comme les cargos avec Singapour, les Seychelles ou la Moldavie. Pour ouvrir Mars aux investissements privés.
— Mais le renouvellement n’est prévu que dans quelques années, dit John.
— Non, ça commence déjà. Pas seulement dans les discussions et les pourparlers, mais au quotidien. Quand nous sommes arrivés, et pendant vingt ans, Mars était comme l’Antarctique. Plus pure encore. Nous avions échappé au monde, nous n’avions rien : quelques vêtements, un pupitre, et c’est tout ! Maintenant, tu sais ce que je pense, John. Cet arrangement ressemble au mode de vie préhistorique, et c’est pour ça que nous le trouvons juste, parce que nos cerveaux ont grandi pour atteindre leur configuration actuelle en réponse aux réalités de cette existence-là. Le résultat, c’est que les gens sont devenus profondément attachés à ce type d’existence, dès lors qu’ils ont l’occasion de la vivre. Parce qu’elle permet à chacun de concentrer son attention sur un véritable travail, qui implique que l’on doit tout faire pour survivre, satisfaire sa curiosité, ou simplement s’amuser. C’est l’utopie, John, et tout spécialement pour les primitifs et les scientifiques, c’est-à-dire tout le monde, en un sens. Et c’est bien pour cette raison qu’une station de recherche scientifique est en vérité un modèle réduit de l’utopie préhistorique, creusée dans l’économie financière des transnationales par des primates malins qui veulent seulement vivre bien.
— Tout le monde désirerait y adhérer, remarqua John.
— Oui, et ils le pourraient, mais on ne le leur a pas proposé. Ce qui signifie que ça n’était pas une authentique utopie. Les primates scientifiques et malins que nous sommes voulaient se tailler des îles pour eux-mêmes, et non pas travailler à offrir à tous ce genre de condition. Et c’est pour ça que dans la réalité, les îles font partie de l’ordre des transnationales. Elles ont été achetées, elles n’ont jamais été vraiment gratuites, et il n’a jamais été question de recherche vraiment pure et absolue. Parce que ceux qui ont payé pour ces îles scientifiques vont tôt ou tard exiger le bénéfice de leur investissement. Et nous y arrivons. On demande un bilan sur l’état de notre île. On ne faisait pas de la recherche pure, John, mais de la recherche appliquée. Et avec la découverte de tous ces métaux stratégiques, l’application est devenue claire. Tout nous revient dessus : la propriété, les prix, les salaires. Tout le système de profit. La petite station scientifique est transformée en mine, dans l’esprit habituel de la quête de l’or. Et on demanda aux scientifiques : « Qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce que ça veut dire ? » On leur demande de faire leur travail pour être payés, et le produit de ce travail tombe dans la poche des nouveaux propriétaires pour lesquels ils travaillent.
— Mais je ne travaille pour personne, dit John.
— Oui, d’accord, mais tu travailles sur le projet de terraforming. Et qui paie pour ça ?…
John essaya de s’en sortir avec la réponse de Sax :
— Le soleil.
Arkady pouffa de rire.
— Faux ! Pas question du soleil et de quelques robots. Il s’agit essentiellement de temps humain. Beaucoup de temps. Et les humains ont besoin de manger. Il faut donc que quelqu’un leur fournisse tout ça, parce que nous n’avons pas pris la peine d’établir un mode de vie qui nous aurait permis de survivre par nous-mêmes.
John plissait le front.
— Mais il était normal que nous ayons besoin d’aide au début. Des milliards de dollars de matériel avaient été largués ici. Ce qui représentait pas mal de temps de travail, comme tu dirais.