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Il rallia enfin Senzeni Na. Surtout parce que Pauline avait identifié deux ouvriers qui n’avaient pu fournir aucun motif à leur absence ce fameux jour où le camion était tombé dans le puits du mohole. Il les interrogea le lendemain de son arrivée, mais ils avaient des explications : ils étaient en escalade dans la montagne. Il s’excusa de leur avoir pris quelques instants de leur travail mais, comme il regagnait sa chambre, trois techniciens se présentèrent à lui comme étant des amis d’Arkady. Il les accueillit avec bonheur et se retrouva bientôt dans un groupe de huit, à bord d’un patrouilleur, suivant le plancher d’un canyon parallèle au mohole. Dans la pénombre poussiéreuse, ils atteignirent un habitat qui avait été creusé dans la paroi. Il était invisible aux regards des satellites, et la chaleur qu’il produisait était diffusée par divers évents dispersés qui, détectés depuis l’espace, passaient facilement pour de vieilles éoliennes de Sax.

— Nous pensons que c’est comme ça que le groupe d’Hiroko s’y est pris, déclara l’une des filles qui l’accompagnaient.

Elle s’appelait Marian, elle avait le nez long, les yeux trop rapprochés, ce qui conférait à son regard une intensité bizarre.

— Vous savez où se trouve Hiroko ? demanda-t-il.

— Non, mais nous pensons qu’elle se cache dans le chaos.

C’était la réponse habituelle. Il les interrogea sur l’habitat de cette falaise. Marian lui expliqua qu’ils avaient utilisé le matériel de Senzeni Na. C’était un site inutilisé encore, mais habitable.

— Dans quelles circonstances ? demanda John en errant de pièce en pièce.

— En cas de révolution, bien sûr, fit Marian en l’observant.

— Une révolution ?

Il ne trouva pas grand-chose à dire sur le chemin du retour. Marian et ses compagnons avaient conscience du choc qu’il avait éprouvé, et lui-même était mal à l’aise. Ils étaient probablement en train de se dire qu’Arkady avait commis une erreur en leur demandant de montrer cet habitat caché à John Boone.

— Il y en a beaucoup d’autres en préparation, déclara enfin Marian d’un ton méfiant.

C’était Hiroko qui leur avait donné cette idée, et Arkady pensait que ça pourrait être utile. Ils comptaient sur leurs doigts : un dépôt de minage atmosphérique et glaciaire enfoui dans un tunnel de glace sèche sous l’une des stations de traitement du pôle Sud ; un puits dans le grand aquifère de Kasei Vallis ; des serres-labos dispersées aux alentours d’Acheron, où l’on cultivait des plantes utiles en pharmacopée ; un centre de communications sous Underhill.

— C’est tout ce que nous connaissons pour l’instant. Arkady pense qu’il existe d’autres groupes qui font la même chose que nous. Parce que lorsque la pression montera, nous aurons tous besoin d’endroits où nous cacher avant de nous battre.

— Allons, dit John. Il va quand même falloir que vous vous mettiez dans la tête que votre scénario de révolution n’est qu’un rêve qui répète la révolution américaine. Vous savez : la frontière, les vaillants pionniers exploités par le pouvoir impérial, la révolte pour faire d’une colonie un État souverain – mais l’analogie est fausse !

— Pourquoi dites-vous ça ? s’étonna Marian. Où est la différence ?

— D’abord, nous ne sommes pas sur des terres où nous pourrons survivre. Ensuite, nous n’avons pas les moyens de nous révolter avec succès !

— Je ne suis pas d’accord sur ces deux points. Vous devriez en parler à Arkady.

— Je vais essayer. En tout cas, je pense qu’il y a quand même mieux à faire que de voler du matériel, quelque chose de plus direct. Nous devons tout simplement dire à l’AMONU quelles seront les bases du nouveau traité de Mars.

Ils hochèrent la tête avec mépris.

— Bien sûr que nous pouvons leur parler, dit Marian, mais ça ne changera rien à ce qu’ils vont faire.

— Pourquoi pas ? Vous croyez vraiment qu’ils peuvent ignorer l’opinion de tous ceux qui vivent ici ? D’accord, il existe maintenant des navettes permanentes, mais nous sommes toujours à une soixantaine de millions de kilomètres de la Terre. Nous sommes là, pas eux. Ça n’est pas l’Amérique de 1769, mais nous disposons de quelques avantages : nous sommes loin, très loin, et nous sommes propriétaires. La chose la plus importante est de ne pas tomber dans leur façon de penser et de commettre les mêmes fautes violentes !

Et il continua ainsi : contre la révolution, les nationalismes, la religion, l’économie – contre tous les modes de pensée terriens qui pouvaient lui venir à l’esprit, tous entremêlés selon son style habituel.

— La révolution n’a jamais vraiment été efficace sur Terre, pas vraiment. Et ici, elle serait démodée. Nous devrions mettre au point un nouveau programme, l’inventer, comme dit Arkady, y compris les moyens de contrôler notre destin. Vous vivez tous dans les rêves du passé, ce qui va nous projeter tout droit dans cette répression dont vous vous plaignez déjà ! Nous avons besoin d’une vue martienne ! D’une philosophie, d’une économie, d’une religion martiennes !

Ils lui demandèrent quels pouvaient être ces nouveaux modes de pensée martiens, et il leva les mains.

— Comment pourrais-je le dire ? Ils n’ont jamais existé, et il est difficile d’en parler, ou même de les imaginer, parce que nous ne disposons pas de modèles. Le problème se représente toujours dès que l’on veut créer quelque chose de neuf. Croyez-moi : je le sais, parce que j’ai essayé. Mais je pense que je peux vous dire à quoi ça devrait ressembler – aux premières années que nous avons vécues ici, quand nous formions un groupe, que nous travaillions tous ensemble. Quand nous n’avions d’autre but dans notre vie que de nous installer ici, de découvrir. Quand nous décidions ensemble de ce que nous devions faire pour ça. Ça devrait ressembler à ça.

— Mais ces jours sont loin, dit Marian, tandis que les autres acquiesçaient. Ça n’est qu’un rêve venu du passé. Des mots. C’est comme si on donnait des cours de philosophie dans une immense mine d’or cernée par des armées.

— Non, non. Je parle de méthodes de résistance, appropriées à notre situation réelle, et non pas de fantasmes révolutionnaires sortis des livres d’histoire !

Et ils continuèrent à argumenter sans cesse, jusqu’à ce qu’ils soient de retour à Senzeni Na. Là, ils se retirèrent dans les chambres des ouvriers, au niveau inférieur. Et ils se remirent à discuter avec passion. Ils franchirent le laps de temps martien, continuèrent durant la nuit. Une sorte de soulagement se répandait dans John, parce qu’il constatait qu’ils commençaient à sérieusement réfléchir – il était évident qu’ils l’écoutaient à présent, et que ce qu’il leur disait était devenu important. Le premier homme était de retour dans son bocal, avec l’approbation d’Arkady, ce qui lui conférait une influence palpable. Il avait accès à leur confiance, il pouvait les obliger à penser différemment, à réévaluer leurs certitudes, à changer d’idée !