Puis, la brume fut balayée et la vue se déploya soudain sur des kilomètres, jusqu’aux murailles de glace dantesques de l’entrée de l’actuelle Chasma Australe, qui brillaient dans le lointain. Un moment, ils furent exposés – puis, les nuages revinrent, très vite, et les enveloppèrent dans une blancheur opaque, comme s’ils traversaient une tempête de neige avec des flocons si fins qu’ils défiaient la pesanteur pour tourbillonner éternellement dans le ciel.
Nadia avait horreur de ce genre de situation, aussi brève fut-elle, et ils continuèrent donc de s’abriter dès que le jour se levait. Par les fenêtres minuscules des abris, ils observaient les nuages tournoyants, qui laissaient parfois filtrer la lumière en gerbes d’étincelles si intenses qu’elles agressaient le regard. Des faisceaux de soleil perçaient quelquefois la couche pour balayer les crêtes et les escarpements du terrain d’un blanc éblouissant. À un moment, toutes les ombres disparurent, et ils découvrirent un monde absolument blanc et pur dans lequel ils ne pouvaient même plus discerner la ligne d’horizon.
Certains jours, des arcs-en-ciel déversaient leurs couleurs pastel sur le blanc intense, et il leur arriva de voir un soleil brillant plein feu sur la terre, entouré d’un anneau de lumière aussi intense que lui. Et le paysage se changea alors en flaques de blanc mouvantes, rapides et poussées à la dérive dans les vents incessants. Art, émerveillé, se mit à rire. Il ne cessait de s’exclamer devant les fleurs de glace, grandes comme des buissons, garnies de pics de givre et de d’éventails de dentelle gelés, qui se fondaient les unes dans les autres jusqu’à ce que, parfois, le sol disparaisse. Et leur patrouilleur s’avançait dans des champs immenses d’épines de glace qui crépitaient sous les roues. Après de telles journées, ils appréciaient le repos des longues nuits obscures.
Les jours se succédaient, tous semblables. Nirgal prenait plaisir à ce voyage en compagnie d’Art et Nadia : ils étaient tous deux d’un tempérament calme et drôle. Art avait cinquante et un ans et Nadia en avait cent vingt, alors qu’il venait d’atteindre sa douzième année, ce qui correspondait à vingt-cinq ans terrestres, mais, malgré cette différence, ils se comportaient d’égal à égal. Nirgal pouvait en toute liberté tester sur eux ses idées : ils ne s’en moquaient pas et ne riaient jamais, même lorsque des obstacles leur apparaissaient et qu’ils devaient les lui faire remarquer. En fait leurs idées se recoupaient plutôt bien. Ils étaient, en termes martiens, des assimilationnistes verts modérés – des Boonéens, ainsi que le résumait Nadia. Ils avaient des tempéraments proches, ce que Nirgal n’avait encore jamais expérimenté avec quiconque, pas plus à Gamète qu’à Sabishii.
Nuit après nuit, il leur arrivait de s’arrêter brièvement dans tel ou tel des grands refuges du Sud. On présentait Art avant d’exposer l’idée d’une grande réunion, d’un congrès général. À Bogdanov Vishniac, il put s’extasier devant le complexe géant qui avait été créé dans les profondeurs du mohole, plus vaste que tous les autres refuges. Les yeux exorbités d’Art étaient plus éloquents qu’un discours, et Nirgal se souvint de ses impressions d’enfant quand il était venu là pour la première fois avec Coyote.
Les bogdanovistes étaient visiblement très intéressés par l’idée d’un grand meeting, mais Mikhail Yangel, le seul associé d’Arkady survivant du conflit de 61, demanda quels pourraient être les objectifs à long terme d’une telle convention.
— Reprendre la surface.
— Je vois ! s’exclama Mikhail en écarquillant les yeux. Eh bien, je peux vous dire que vous avez notre soutien ! Les gens ont peur de seulement évoquer le sujet !
Quand ils reprirent la route du nord, Nadia commenta :
— Très bien. Si les bogdanovistes soutiennent le projet d’une réunion, elle aura certainement lieu. Parce que la plupart des refuges sont Bogdanovistes ou largement sous leur influence.
Après Vishniac, ils visitèrent les refuges répartis autour du cratère Holmes, également connu comme le « cœur industriel » de l’underground. Ces colonies étaient encore une fois bogdanovistes pour la plupart, avec une foule de variations sociales, influencées par les premiers philosophes martiens, tels le prisonnier Schnelling, Hiroko, Marina ou John Boone. Les francophones utopiens de Prometheus, d’un autre côté, avaient structuré leur colonie à partir d’idées tirées de Rousseau et Nemy, en passant par Fourier et Foucault, des subtilités que Nirgal n’avait pas perçues lors de sa première visite. Ils étaient fortement influencés par les Polynésiens récemment débarqués sur Mars, et leurs vastes pièces chaudes offraient au regard des plans d’eau peu profonde et des palmiers. Art leur déclara que ça lui rappelait plus Tahiti que Paris.
À Prometheus, ils rencontrèrent Jackie Boone, qui avait été amenée là par des amis. Elle avait l’intention de se rendre directement à Gamète, mais elle préférait repartir avec Nadia plutôt que d’attendre, et Nadia était d’accord. Ils reprirent donc la route à quatre.
La franche camaraderie de la première partie du voyage se dissipa. Lorsque Jackie et Nirgal s’étaient séparés à Sabishii, leur relation était toujours aussi floue, et Nirgal était mécontent de cette irruption dans une amitié naissante entre Art et lui. La présence physique de Jackie mettait Art en émoi, à l’évidence – elle était en fait plus grande que lui, plus solidement bâtie que Nirgal, et Art ne cessait de l’observer d’une façon qu’il croyait discrète mais qui n’échappait pas aux autres, y compris Jackie, bien sûr. Nadia roulait des yeux, et elle et Jackie ne cessaient de se quereller pour des riens comme deux sœurs. Art profita d’une halte durant laquelle Nadia et Jackie s’étaient réfugiées dans un des abris secrets de Nadia pour chuchoter à Nirgal.
— On dirait Maya, non ? La voix, les attitudes…
Nirgal se mit à rire.
— Dis-lui ça et elle te tuera.
— Ah… (Art coula un regard en biais vers Nirgal.) Et vous deux, vous êtes encore… ?
Nirgal haussa les épaules. D’une certaine manière, c’était intéressant. Il avait suffisamment évoqué ses rapports avec Jackie pour que son aîné sache qu’il existait entre eux quelque chose de fondamental. Et Jackie ne tarderait pas à faire des avances à Art, pour l’ajouter simplement à sa liste, ainsi qu’elle le faisait avec tous les hommes qui lui plaisaient ou qu’elle considérait comme importants. Pour l’heure, elle n’avait pas encore pris la mesure de l’importance d’Art, mais quand elle l’aurait fait, elle se comporterait comme d’habitude. Mais Art, lui, que ferait-il ?
Leur voyage était devenu différent avec Jackie qui ajoutait comme toujours son mouvement propre aux choses. Elle se disputait avec Nirgal et Nadia, elle se frottait à Art, en essayant de le séduire tout en le jugeant, comme si cela faisait automatiquement partie de leurs rapports. Elle enlevait sa chemise avant de partir prendre une douche, ou bien posait une main sur son bras tout en lui posant des questions sur la Terre – et puis, à d’autres moments, elle l’ignorait totalement, perdue dans des mondes qui n’appartenaient qu’à elle. C’était comme s’ils vivaient avec un grand félin dans le patrouilleur, une panthère qui pouvait venir ronronner sur vos genoux ou vous envoyer voler à travers la cabine, mais sans jamais perdre sa grâce nerveuse.