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— Ils pourchassent les Cent Premiers.

Il réfléchit, tout en observant les soufis qui les précédaient dans l’escalier de l’habitat principal. Ils étaient arrivés bien avant l’aube, et Dhu avait invité tout le monde à un brunch dans la falaise pour accueillir leurs visiteurs. Ils prirent tous place autour d’une grande table longue, dans une vaste salle dont la paroi extérieure avait été transformée en une baie qui dominait tout le canyon. Les soufis étaient habillés de blanc, alors que les gens venus des tentes du canyon étaient en survêtements ordinaires, de couleur rouille pour la plupart. Ils se servaient de l’eau tout en bavardant.

— Tu es sur ton tariqat, expliqua Dhu el-Nun à Nirgal.

C’était le chemin spirituel, expliqua-t-il. Vers la réalité. Et Nirgal hocha la tête, frappé par la justesse de la description – car la vie lui était toujours apparue ainsi.

— Tu dois savoir que la chance est avec toi, ajouta Dhu. Tu dois écouter.

Après un repas de pain, de fraises et de yaourt et un café épais comme de la boue, on écarta tables et chaises et les soufis dansèrent une sema en tourbillonnant, accompagnés par les chants de leurs compagnons du canyon. Les danseurs, tout en circulant entre leurs hôtes, leur posaient brièvement les mains sur les joues, en un attouchement aussi léger que l’effleurement d’une plume. Nirgal jeta un regard à Art, s’attendant à lui voir la même expression stupéfaite qu’il avait devant les divers aspects de la vie martienne mais, en fait, il souriait d’un air entendu, tout en tapotant sur la table du pouce et de l’index au rythme des chants. Quand la danse s’acheva, il se leva et récita quelque chose dans une langue étrangère. Les soufis sourirent en l’écoutant avant de l’applaudir à grand bruit.

— À Téhéran, certains de mes profs étaient des soufis, expliqua-t-il à Nirgal, Nadia et Jackie. Ils représentaient une partie importante de ce que les gens appellent la Renaissance Perse.

— Et qu’est-ce que vous venez de leur réciter ? demanda Nirgal.

— Un poème farsi de Jabal al-Din Rumi, le maître des derviches tourneurs. Je n’ai pas vraiment bien retenu la version anglaise :

D’un minéral je suis mort et plante suis devenu, De la plante je suis mort, et j’ai pris forme sensible ; De la bête je suis mort, pour prendre habit humain… Quand au fil de mes morts j’ai moins…

« Ah, je n’arrive pas à me rappeler la suite ! Mais certains de ces soufis étaient de très bons ingénieurs, en tout cas.

— Ici, ils ont intérêt à l’être, commenta Nadia sans quitter du regard ceux avec qui elle avait parlé de la mise sous dôme du canyon.

Les soufis se révélèrent tous très enthousiastes à l’idée d’un congrès de l’underground. Comme ils le soulignèrent, leur religion était syncrétique : elle avait puisé ses éléments non seulement dans les divers types et nationalités de l’islam, mais aussi dans les religions plus anciennes d’Asie que l’islam avait rencontrées, ainsi que dans les croyances plus récentes, telles que Ba’hai. Ici, ils en étaient tous persuadés, ils avaient besoin de la même flexibilité. Mais leur concept du cadeau avait d’ores et déjà exercé son influence dans l’underground et certains de leurs théoriciens travaillaient avec Vlad et Marina sur la spécificité de l’éco-économie. Le matin allait vers sa fin, ils attendaient le lever tardif du soleil d’hiver devant la grande baie ouverte sur les ombres du canyon à l’est, et chacun, tour à tour, émit des suggestions pour le meeting à venir.

Dhu leur conseilla :

— Vous devriez parler aux Bédouins et aux autres Arabes dès que possible. Ils n’apprécieraient pas d’être parmi les derniers consultés.

Et puis, lentement, le ciel s’éclaircit, passant du prune foncé au mauve lavande. La falaise d’en face était plus basse que celle où ils se trouvaient, et ils pouvaient apercevoir le plateau sombre qui s’étendait vers l’est sur quelques kilomètres, jusqu’à une chaîne de collines qui fermait l’horizon. Les soufis désignèrent la fracture où allait se lever le soleil et commencèrent à chanter.

— Dans Elysium, il y a un autre groupe de soufis, leur expliqua Dhu. Ils explorent nos racines, entre le Mithraïsme et le zoroastrisme. Certains disent qu’il y a maintenant des mithraïstes sur Mars, qu’ils adorent le soleil, Ahura Mazda. Pour eux, la soletta est une expression d’art sacré, comme un vitrail dans une cathédrale.

Quand le ciel devint d’un rose intense et clair, les soufis se rassemblèrent autour de leurs quatre invités et les placèrent avec des gestes doux devant la fenêtre. Nirgal à côté de Jackie, avec Nadia et Art derrière eux.

— Aujourd’hui, vous êtes notre vitrail, leur annonça Dhu d’un ton paisible.

Des mains soulevèrent l’avant-bras de Nirgal jusqu’à ce que sa main touche celle de Jackie, qu’il prit. Ils échangèrent un bref regard et fixèrent de nouveau les collines à l’horizon. Art et Nadia les avaient imités et se tenaient d’une main, en posant l’autre sur l’épaule de Nirgal et de Jackie. Les chants s’amplifièrent et les couplets en farsi s’étirèrent en voyelles longues et liquides durant plusieurs minutes. Et enfin, le soleil craqua sous l’horizon et une fontaine de lumière se déversa sur le sol avant de rejaillir vers la grande baie et sur tous ceux qui attendaient, immobiles, en plissant les paupières, les yeux emplis de larmes. Entre la soletta et l’atmosphère densifiée, le soleil était plus grand qu’il l’avait été dans le passé. C’était un ovale de bronze dont la clarté se propageait dans des couches diverses de diffusion. Les doigts de Jackie serraient maintenant très fort ceux de Nirgal et, réagissant à une impulsion soudaine, il regarda derrière eux. Et là, sur le mur blanc, il découvrit une tapisserie faite de leurs ombres, avec la clarté qui se faisait plus intense encore à la lisière de leurs silhouettes, à peine marquée par les teintes de l’arc-en-ciel, qui cernait le tout.

Ils suivirent le conseil des soufis et mirent le cap sur le mohole de Lyell, l’un des quatre moholes du soixante-dixième degré de latitude sud. Dans cette région, les Bédouins d’Égypte occidentale avaient installé un certain nombre de caravansérails, dont Nadia connaissait un des leaders. Ils avaient décidé d’essayer de le retrouver.

Les pensées de Nirgal le ramenaient aux soufis, à ce que leur influence révélait à propos de l’underground et du demi-monde. Les gens avaient quitté le monde de la surface pour tant de raisons différentes, et il était important de s’en souvenir. Tous, ils avaient tout abandonné et risqué leurs vies, mais pour des buts différents. Certains espéraient établir des sociétés radicalement nouvelles, comme à Zygote, dans Dorsa Brevia ou dans les refuges bogdanovistes. D’autres, comme les soufis, voulaient défendre les cultures anciennes qui, ils le sentaient, étaient menacées par l’assaut général qui déferlait à l’échelle du monde. Et désormais, toutes ces fractions de la résistance étaient disséminées dans les highlands du Sud, mêlées mais néanmoins encore séparées. Il n’existait aucune raison évidente pour qu’elles souhaitent faire partie d’un seul et même tout. La plupart avaient surtout essayé de se soustraire aux pouvoirs dominants : les transnationales, l’Occident, l’Amérique, le capitalisme – tous les systèmes totalitaires de la planète. Un système central était très exactement ce qu’ils avaient toujours voulu fuir. Cela n’était guère favorable au plan d’Art, et lorsque Nirgal exprima ses inquiétudes, Nadia acquiesça :