Nirgal fut arraché à sa somnolence et il s’accrocha à son volant tout en essayant de comprendre ce qui se passait.
La falaise du garage avait été pulvérisée, et une immense cataracte de glace brisée s’était abattue à l’emplacement du garage. À son sommet, elle était criblée d’éclats, comme sous l’effet d’une explosion.
— Oh ! hurla Jackie. Ils ont tout fait sauter ! Ils les ont tués !
Pour Nirgal, c’était comme s’il avait reçu un grand coup dans le ventre. Il s’étonnait que la peur puisse se changer en un effet physique. Son esprit était inerte et il avait l’impression de ne plus rien sentir – ni angoisse, ni désespoir : rien. Il leva la main et serra l’épaule de Jackie – elle tremblait – et il essaya de percer la tourmente de brume du regard.
— Il y a toujours le trou d’évacuation, dit-il. Ils n’ont pas pu être pris par surprise.
Le tunnel suivait un des bras de la calotte polaire jusqu’à Chasma Australe, où il existait un abri dans une paroi de glace.
— Mais… (Jackie déglutit avec peine.) Mais s’ils ont été surpris ?
— On va aller voir jusqu’au refuge d’Australe.
Il se réinstalla au volant.
Ils roulaient à pleine allure en rebondissant sur les champs de fleurs de glace. Nirgal essayait de se concentrer uniquement sur le terrain et de ne plus penser. Il aurait voulu ne pas aller jusqu’à l’abri – pour le trouver désert et perdre dans l’instant son dernier espoir après le désastre. Il aurait voulu ne jamais arriver, continuer à rouler dans le sens des aiguilles d’une montre autour de la calotte polaire pour toujours, même si Jackie étouffait sous le collier de l’angoisse, même s’il entendait son souffle aigu et ses gémissements. Lui, il était seulement engourdi, les pensées figées. Je ne sens rien, se dit-il, intrigué. Mais des images d’Hiroko s’imposaient dans son esprit, comme si elles étaient projetées sur le pare-brise, ou bien surgissaient parfois comme des fantômes dans les nappes de brume. L’attaque avait pu venir de l’espace, ou alors des missiles avaient été lancés depuis le nord, et dans ce cas les gens de Gamète n’avaient eu aucune chance d’être alertés. Le monde vert avait été effacé de l’univers, et il ne restait que ce monde blanc, celui de la mort. Les couleurs s’étaient retirées de toute chose, comme de ce monde d’hiver, fait de brouillard gris.
Les lèvres crispées, il ne fixait plus que le paysage gelé, et conduisait avec une violence qui lui était inconnue jusqu’alors. Les heures passèrent et il luttait pour ne pas penser à Hiroko, Nadia, Art, Maya ou Dao et tous les autres : sa famille, ses amis, sa cité, sa nation, tous sous le même petit dôme. L’estomac noué, il restait rivé au volant, essayant d’éviter les bosses et les creux pour que leur course soit un peu moins brutale.
Ils durent rouler autour du pôle dans le sens des aiguilles d’une montre sur trois cents kilomètres avant de remonter Chasma Australe sur presque toute sa longueur. Avec la fin de l’hiver, Australe se rétrécissait et était tellement encombrée par les blocs de glace qu’il n’existait plus qu’une piste unique indiquée par de petits transpondeurs directionnels très faibles. Nirgal fut obligé de ralentir mais, dans la brume sombre, ils n’avaient plus à attendre la nuit pour rouler. Et ils finirent par atteindre le muret qui indiquait le refuge. Quatorze heures s’étaient écoulées depuis leur départ de Gamète – un exploit sur ce terrain et par un temps pareil. Mais Nirgal n’avait qu’une seule idée à l’esprit : si le refuge était désert…
L’engourdissement se dissipait en lui au fur et à mesure qu’ils approchaient de l’extrémité de la faille. Si le refuge était désert… Il ne décelait aucun mouvement, aucune présence, et la peur filtrait à nouveau en lui comme le magma dans les craquelures d’une coulée de lave. Prêt à se déverser dans chacune de ses cellules…
C’est alors qu’une lumière clignota tout au bas de la paroi, et Jackie s’écria : « Ah ! », comme si une aiguille venait de la piquer. Nirgal accéléra et le petit explorateur sauta vers le mur de glace et faillit le percuter. Il freina à fond et le véhicule patina un instant avant de s’arrêter. Jackie enfila son casque d’un geste brusque et plongea vers le sas, Nirgal sur les talons. Ils durent attendre encore durant des secondes d’angoisse avant de pouvoir bondir à l’extérieur, dans une antichambre de glace. Quand la porte intérieure s’ouvrit, quatre silhouettes se ruèrent sur eux, l’arme au poing. Jackie lança un cri sur la fréquence commune et, dans la seconde qui suivit, des bras les étreignirent. Mais peut-être, se dit Nirgal, ceux qui les accueillaient ne voulaient-ils que les réconforter, et il était encore torturé par l’attente, même s’il avait entraperçu le visage de Nadia derrière une visière. Elle leva les pouces. Il eut l’impression qu’il avait retenu son souffle depuis quinze heures. Jackie pleurait de soulagement, et il aurait voulu l’imiter. Mais, sorti de sa transe, il se sentait seulement brisé, épuisé, bien au-delà des larmes. Nadia lui prit la main comme si elle sentait ce qui se passait en lui, et quand ils se retrouvèrent de l’autre côté du sas, il commença à percevoir enfin les voix qui se répondaient sur la fréquence commune.
— J’avais tellement peur : je croyais que vous étiez morts.
— Nous avons filé par le tunnel en les voyant arriver…
Dans l’abri, ils se débarrassèrent de leurs casques et se perdirent en embrassades. Art tapota le dos de Nirgal en roulant ses yeux ronds.
— Je suis tellement heureux de vous retrouver tous les deux !
Il serra Jackie contre lui avec rudesse avant de l’observer à bout de bras : elle avait le nez humide et les yeux rouges, et il hocha la tête avec une expression admirative, comme si en cet instant précis il admettait enfin qu’elle était humaine, et non pas une pure déesse féline.
Ils se dirigèrent d’un pas incertain vers le fond du refuge et Nadia leur raconta ce qui s’était passé d’un air sombre.
— On les a vus arriver et on s’est tous précipités vers le tunnel du fond avant de faire sauter les dômes et aussi tous les autres tunnels. Il est possible qu’on en ait tué un certain nombre, mais je n’en suis pas certaine – j’ignore combien d’hommes ils avaient envoyés et jusqu’où ils ont pu pénétrer. Coyote est parti sur leur piste pour essayer d’en savoir plus. Mais, de toute façon, c’est fini.
Au bout du tunnel, les chambres du refuge étaient confinées, avec des parois rudes, des sols et des plafonds constitués de panneaux d’isolation posés directement dans les cavités glaciaires. Toutes avaient été construites à partir d’une pièce centrale qui faisait fonction à la fois de cuisine et de salle à manger. Jackie serra tout le monde dans ses bras, sauf Maya, avant de terminer par Nirgal. Ils restèrent longtemps l’un contre l’autre, et Nirgal la sentit trembler contre lui tout en réalisant qu’il tremblait lui aussi : ils étaient à l’unisson. Le parcours désespéré, silencieux, effrayant qu’ils avaient vécu ensemble renforcerait désormais leurs liens, tout comme cet instant d’amour qu’ils avaient vécu sur le volcan, plus encore peut-être – c’était difficile à dire –, et il était trop las pour déchiffrer quoi que ce soit dans les émotions vagues qui se déversaient en lui. Il se dégagea de Jackie et s’assit, au bord des larmes. Hiroko vint le rejoindre et il écouta calmement le récit détaillé de ce qui s’était passé. L’attaque avait commencé avec plusieurs avions spatiaux qui s’étaient posés en formation serrée sur le plateau à côté du hangar. Les gens du hangar avaient réagi dans la confusion : ils avaient téléphoné pour donner l’alerte, mais ils avaient négligé de déclencher le système de défense de Coyote, comme s’ils l’avaient purement et simplement oublié. Coyote était écœuré, déclara Hiroko, ce que Nirgal pouvait comprendre. « Il faut toujours stopper les attaques des commandos paras dès qu’ils se posent », disait-il.