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— Oui, mais ce sont les préliminaires qui comptent.

Vers dix heures, tous les sièges étaient occupés et le pavillon, envahi par les observateurs, affichait complet. Nadia s’était installée derrière le coin des représentants de Zygote et observait l’assemblée avec curiosité. Les hommes, apparemment, étaient un peu plus nombreux que les femmes, et les indigènes plus présents que les immigrants. Pour la plupart, ils portaient des combinaisons – celles des Rouges se distinguaient par leur couleur rouille –, mais on découvrait toute une variété de tenues de cérémonie : des robes, des ensembles, des pantalons, des chemises brodées, des poitrines dénudées, des colliers, des boucles d’oreilles et autres bijoux. Pour les Bogdanovistes, la pierre de ralliement était la phobosite, noire marquée de touches d’opaline, taillée et polie.

Les Suisses se tenaient au centre de la salle, en costumes stricts et gris de banquiers. Sibilla et Priska étaient vêtues de vert sombre. Sibilla se leva pour proclamer le début du congrès, et les représentants suisses lui succédèrent pour exposer par le menu le programme qu’ils avaient mis au point, s’interrompant parfois pour répondre aux questions de l’assemblée et appelant d’éventuels commentaires à chaque changement d’orateur. Un groupe de soufis en chemises et pantalons blancs se frayaient un chemin à l’extérieur du périmètre, en distribuant des carafes d’eau et des tasses en bambou avec leurs habituels gestes gracieux de danseurs. Quand toutes les tasses furent distribuées, les délégués de chacun des groupes servirent l’eau à leurs voisins de gauche, puis tous burent ensemble. Dans la foule des spectateurs, les Vanuatuans servaient de même des tasses de café, de thé ou de kava, et Art aidait au service. Nadia sourit en le voyant circuler d’une table à l’autre comme un soufi, lentement, souplement, effleurant parfois des lèvres les tasses de kava qu’il distribuait.

Le programme suisse devait débuter par des ateliers sur les sujets et problèmes spécifiques du congrès, dans dix salles différentes de Zakros, Gournia, Lato et Malia. Tous seraient enregistrés. Les conclusions, les questions et les recommandations de ces ateliers serviraient de base pour un débat d’une journée complète durant l’un des deux meetings généraux annoncés. L’un se concentrerait plus ou moins sur les problèmes que posait l’accès à l’indépendance, l’autre sur ce qui suivrait – les moyens et les objectifs, ainsi que le définit Art en passant près de Nadia.

Lorsque les Suisses eurent achevé la description de leur programme, ils étaient tous prêts à commencer. Nul n’avait envisagé un cérémonial d’ouverture. Werner, qui avait été le dernier à prendre la parole, avait simplement rappelé au public que les premiers ateliers commenceraient dans l’heure suivante.

Mais, avant que la foule ne se disperse, Hiroko se dressa à l’arrière du groupe de Zygote et se dirigea lentement vers le centre du cercle. Elle portait une combinaison vert bambou, pas le moindre bijou – elle était grande et maigre, les cheveux blancs, peu séduisante – et pourtant tous les regards convergèrent sur elle. Et quand elle leva les mains, tous ceux qui étaient assis se levèrent. Dans le silence qui suivit, Nadia, la gorge serrée, retint son souffle. Nous devrions tout arrêter maintenant, songea-t-elle. Pas de conférence – parce que c’est ici que ça se passe, nous sommes tous ensemble pour vénérer cette seule et unique personne.

— Nous sommes les enfants de la Terre, commença Hiroko d’une voix forte. Et pourtant, nous voilà réunis dans un tunnel de lave, sur la planète Mars. Nous ne devons pas oublier l’étrangeté de ce destin. La vie, où qu’elle soit, est une énigme et un miracle précieux, mais ici, nous découvrons encore mieux son pouvoir sacré. Souvenons-nous de cela, et faisons de notre tâche un sacerdoce.

Elle ouvrit les mains, et ses proches la rejoignirent en chantonnant au centre du cercle. D’autres suivirent, jusqu’à ce que l’espace autour des Suisses soit empli d’une horde dense d’amis, de connaissances et d’étrangers.

Les ateliers se tenaient sous des belvédères disséminés dans les parcs, ou dans des salles triangulaires des bâtiments publics de la périphérie. Les Suisses avaient désigné des groupes réduits pour diriger ces ateliers, et le public avait libre choix, ce qui faisait que certaines réunions comptaient cinq auditeurs, et d’autres cinquante.

Nadia passa la première journée à errer d’un atelier à l’autre, dans les quatre segments les plus méridionaux du tunnel. Elle constata que certains faisaient comme elle, Art, par exemple, qui se montrait dans chaque atelier tour à tour et n’écoutait guère qu’une ou deux phrases avant de repartir.

Elle se retrouva dans un atelier où l’on débattait des événements de 2061. C’est sans surprise, mais avec un certain intérêt, qu’elle retrouva là Maya, Ann, Sax, Spencer, Coyote, et même Jackie Boone et Nirgal, ainsi que pas mal d’autres. La salle était comble. Les choses essentielles en premier, se dit-elle, et il y avait tant de questions qui harcelaient les gens à propos de 61 : que s’était-il passé exactement ? Qu’est-ce qui avait mal tourné, et pourquoi ?

Après dix minutes, Nadia sentit son enthousiasme fléchir. Les gens ne discutaient pas seulement de 2061, mais de la révolution en général, et de l’usage de la violence dans l’Histoire. Plus encore, parmi ceux qui évoquaient 61, on entendait des récriminations, des reproches amers. Et, sous le reflux des souvenirs, Nadia sentit une crampe douloureuse dans son ventre, comme jamais depuis l’échec de la révolte.

Elle regarda autour d’elle en essayant de se concentrer sur les visages, d’évacuer les fantômes qui l’envahissaient. Sax, assis à côté de Spencer, épiait tout comme un oiseau. Il acquiesça quand Spencer soutint que 2061 leur avait appris qu’ils avaient absolument besoin d’une estimation complète des forces militaires présentes dans le système martien.

— C’est une condition préalable et nécessaire à la réussite de toute action, acheva-t-il.

Mais cette simple assertion de bon sens fut huée par quelqu’un qui semblait considérer que c’était là une fuite devant l’action directe – l’un des premiers sur Mars, apparemment, qui s’empressa de défendre l’écosabotage de masse et l’assaut armé généralisé des villes.

Nadia se souvint aussitôt d’une discussion avec Arkady sur ce sujet, et soudain elle ne put supporter ce qu’elle entendait et s’avança.

Après un instant, le silence revint.

— Je suis fatiguée d’entendre discuter de ce sujet en termes purement militaires, commença-t-elle. Il faut repenser tout le modèle de la révolution. Arkady n’a pas réussi à le faire en 61, et c’est bien pour ça que 61 a été un pareil fiasco sanglant. Écoutez-moi : une révolution armée ne pourrait jamais triompher sur Mars. Les systèmes vitaux sont trop vulnérables.

— Mais, coassa Sax, si la surface est habitable – si elle est viable – et les systèmes vitaux ne sont pas autant…

Nadia secoua la tête.

— La surface n’est pas viable, et elle ne le sera pas avant de longues années. Et même alors, il faudra repenser la révolution. Réfléchissez : même quand les révolutions ont réussi, elles ont causé tant de destruction et de haine qu’il se produit toujours un horrible choc en retour. C’est inhérent à la méthode. Si vous optez pour la violence, vous vous créez des ennemis, des ennemis qui vous résisteront éternellement. Et ce sont des hommes sans morale qui deviendront vos leaders révolutionnaires. Donc, une fois la guerre finie, ils seront au pouvoir, et probablement aussi néfastes que ceux qu’ils ont remplacés.

— Pas pour… En Amérique ! proféra Sax, louchant dans son effort pour trouver les mots.