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Mais Ann et Sax, pour le moment, étaient là, au centre des regards. Ann avait déjà perdu cette joute, et son attitude s’en ressentait : elle était discrète, détachée, presque indifférente ; l’impétueuse Ann Clayborne des célèbres vidéos n’existait plus.

— Quand la surface sera viable, disait-elle (quand, remarqua Nadia, et non pas si jamais), ils afflueront par milliards. Aussi longtemps que nous vivrons dans des refuges et des abris, la population se comptera en millions de personnes. Et c’est exactement le niveau nécessaire si nous souhaitons réussir une révolution. (Elle haussa les épaules.) Vous pourriez le faire dès aujourd’hui si vous le vouliez. Nos refuges sont cachés, et les leurs ne le sont pas. Si vous vous en emparez, ils ne pourront riposter contre personne – ils mourront, et vous prendrez le pouvoir. Le terraforming nous fera perdre cet avantage.

— Je ne veux pas être mêlée à ça ! riposta aussitôt Nadia, incapable de se contenir. Vous savez comment c’était dans les cités en 61.

Hiroko se trouvait tout au fond. Jusqu’alors, elle avait observé et écouté en silence. Elle prit la parole pour la première fois.

— Nous ne voulons pas d’une nation fondée sur le génocide.

Ann haussa les épaules.

— Tu veux une révolution sans effusion de sang, mais ce n’est pas possible.

— Mais si. Une révolution de soie. Une révolution d’aérogel. Une part intégrante de l’aréophanie. Voilà ce que je veux.

— OK. (Personne ne pouvait venir à bout d’Hiroko dans une discussion.) Mais même dans ce cas, ce serait plus facile si la surface n’était pas viable. Ce coup dont tu parles – je veux dire, réfléchis. Si tu t’empares des centrales énergétiques des principales villes et que tu dis « C’est nous qui contrôlons tout maintenant », alors la population devra bien être d’accord par nécessité. Mais, par contre, avec des milliards de gens vivant sur une surface devenue viable, si tu en mets certains au chômage et que tu déclares que c’est toi qui diriges, ils risquent de te répondre : « Vous dirigez quoi ? » Et ils t’ignoreront.

— Ceci, avança Sax, suggère… une prise de pouvoir… pendant que la surface est non viable. Ensuite, on poursuit le processus… comme une chose indépendante.

— Ils vous voudront, dit Ann. Quand la surface s’ouvrira à eux, ils viendront vous chercher.

— Pas s’ils s’effondrent.

— Les transnationales ont le contrôle absolu, répliqua Ann. N’en doute pas un instant.

Sax observait Ann d’un regard intense, et au lieu de réfuter ses arguments, ainsi qu’il l’avait toujours fait lors de leurs anciens débats, il semblait au contraire se concentrer sur ce qu’elle disait, réfléchissant sur ses moindres propos avant de répondre avec des hésitations qui ne s’expliquaient pas seulement par ses problèmes d’élocution. Avec son visage différent, il semblait à Nadia que quelqu’un d’autre était en train de débattre devant elle. Ce n’était pas Sax mais une sorte de frère, un professeur de danse ou un ex-boxeur qui avait des troubles d’élocution et le nez cassé, qui faisait des efforts patients pour trouver les mots adéquats et n’y parvenait pas toujours.

Mais l’effet était pourtant le même.

— Le… terraforming est… irréversible, coassa-t-il. Tactiquement difficile… techniquement difficile… à démarrer… à arrêter. Égal à l’effort que l’on fait… ou que l’on ne fait pas… Et l’environnement peut être… une arme pour notre cas… notre cause. À tous les niveaux.

— Comment ? demandèrent plusieurs personnes dans le public, mais Sax ne se fit pas plus précis : il se concentrait toujours sur Ann, qui le dévisageait avec une expression curieuse, comme si elle était exaspérée.

— Si nous sommes en route pour la viabilité de la surface, lui dit-elle, alors Mars représente une valeur incroyable pour les transnationales. Et peut-être même leur salut, si les choses tournent mal là-bas. Ils pourront toujours débarquer ici, ils seront les propriétaires d’un nouveau monde, et au diable la Terre ! Et si tel est le cas, nous n’aurons pas la moindre chance de nous en tirer. Tu as vu ce qui s’est passé en 61. Ils disposent de moyens militaires gigantesques et c’est comme ça qu’ils maintiendront leur pouvoir ici.

Elle haussa les épaules. Sax cilla en réfléchissant et alla même jusqu’à hocher la tête. En les observant, Nadia sentit son cœur se serrer : ils manquaient tellement de passion qu’ils semblaient avoir perdu tout intérêt. Ann, pareille à l’un de ces terrassiers basanés que l’on voyait sur les anciens daguerréotypes et Sax, avec son nouveau charme incongru, semblaient avoir à peine soixante-dix ans. Et Nadia avait du mal à admettre qu’ils avaient dépassé les cent vingt ans, qu’ils étaient d’un âge quasi inhumain… Et ils étaient si différents, en quelque sorte : abîmés, surchargés d’expérience, érodés, esquintés – en tout cas, trop dépassionnés pour s’affronter avec des mots. Et ils finirent par rester silencieux, s’observant les yeux dans les yeux, bloqués dans une dialectique presque vidée de son contenu de colère.

Mais les autres firent plus que compenser leur silence contemplatif : les plus jeunes étaient soudain déchaînés. Les Rouges considéraient le terraforming comme faisant partie d’un processus impérialiste. Comparée à eux, Ann était une modérée. Ils s’en prenaient même à Hiroko dans leur fureur.

— Ne parlez pas d’aréoforming ! cria une femme, mais de terraforming. C’est ça que vous faites : du terraforming ! Si vous dites aréoforming, c’est un ignoble mensonge !

Déconcertée, Hiroko observa la grande jeune femme blonde qui l’invectivait, une Walkyrie qui tempêtait.

Ce fut Jackie qui répondit.

— Nous terraformons cette planète, mais elle nous aréoforme.

— Ça aussi, c’est un mensonge !

Ann regarda Jackie d’un air sombre.

— Ton grand-père m’a dit la même chose, il y a bien longtemps. Comme tu dois le savoir. Mais j’attends toujours de savoir ce qu’aréoforming est censé signifier.

— C’est arrivé à tous ceux qui sont nés ici, dit Jackie, sûre d’elle.

— Comment ça ?… Tu es née sur Mars – en quoi es-tu différente ?

Jackie s’enflamma.

— Je suis comme tous les indigènes. Mars est le seul monde que je connaisse, et tout ce qui compte pour moi. J’ai été élevée dans une société faite des souches de nombreux prédécesseurs terriens fondues en une seule et unique souche martienne.

Ann haussa les épaules.

— Je ne vois pas en quoi tu es différente. Tu me rappelles Maya.

— Va te faire voir !

— Comme dirait Maya. C’est ça, ton aréoforming. Nous sommes humains, et humains nous restons, quoi qu’ait pu dire John Boone. Il a dit tellement de choses, et aucune ne s’est jamais révélée vraie.

— Pas encore. Mais le processus est lent quand il dépend de gens qui n’ont pas eu une seule idée nouvelle en un demi-siècle. (Certains, parmi les plus jeunes, s’esclaffèrent.) Et qui ont pour habitude de mêler des insultes personnelles gratuites à un débat politique.