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Elle regardait Ann, calme et sereine apparemment, si l’on oubliait l’éclat de son regard, qui rappela à Nadia, une fois encore, quel était son pouvoir réel. Presque tous les indigènes présents ici étaient derrière elle, ça ne faisait pas de doute.

Hiroko s’adressa à Ann.

— Mais si nous n’avons pas changé, comment expliques-tu les Rouges ? Et l’aréophanie ?

— Il existe des exceptions.

Hiroko secoua la tête.

— Nous portons en nous l’esprit de ce lieu. Il a des effets profonds sur la psyché humaine. Tu es une Rouge et tu étudies le paysage. Tu ne peux pas réfuter cette vérité.

— C’est une vérité pour certains, mais pas pour tous. Nombreux sont ceux qui ne sentent pas cet esprit du lieu. Les villes se ressemblent – en fait, elles sont interchangeables dans leurs grands traits. Quand les gens débarquent dans une cité sur Mars, quelle est la différence pour eux ? Aucune. Et alors ça ne les dérange pas de détruire les territoires qui s’étendent autour de la cité comme ils l’ont fait sur Terre.

— On peut leur apprendre à penser différemment.

— Non, je ne le crois pas. Vous les avez pris trop tard. Au mieux, vous pourriez leur ordonner d’agir différemment. C’est bien ce que l’on espère de votre révolution. Mais ça n’est pas être aréoformé par cette planète. Ce sera de l’endoctrinement, des camps de rééducation, n’importe quoi… De l’aréophanie fasciste.

— Non, ce sera de la persuasion. Un plaidoyer pour une cause, une argumentation par l’exemple. Toute coercition sera inutile.

— La révolution par l’aérogel, fit Ann, sarcastique. Mais l’aérogel n’est pas très efficace contre les missiles.

Plusieurs intervenants parlèrent en même temps et, un instant, le fil de la discussion fut perdu. Elle se fractionna en une centaine de mini-débats : tous voulaient dire ce qu’ils avaient tu pendant longtemps. Il était évident qu’ils pouvaient continuer ainsi des heures durant, et même pendant des jours.

Ann et Sax se rassirent. Nadia se fraya un chemin dans la foule en secouant la tête. Dans les derniers rangs, elle tomba sur Art, qui lui dit sobrement :

— Incroyable.

— Mais si, il faut le croire.

3

Les jours qui suivirent ressemblèrent aux premiers. Les ateliers, bons ou mauvais, s’achevaient à l’heure du dîner, que suivaient de longues soirées de discussion ou de fête. Nadia remarqua que si les vieux immigrants avaient tendance à reprendre le travail après le dîner, les jeunes indigènes considéraient les conférences comme une activité ne devant pas dépasser la journée. Les soirées devaient être consacrées aux réjouissances, et cela se passait le plus souvent autour du grand bassin tiède de Phaistos. Une fois encore, c’était une simple question de tendances, avec diverses exceptions dans l’un et l’autre camp, mais Nadia trouvait cela très intéressant.

Elle-même passait le plus clair de ses soirées dans les patios de Zakros. Elle prenait des notes sur les rencontres de la journée, bavardait çà et là, et réfléchissait. Nirgal se joignait très souvent à elle, ainsi qu’Art, quand il ne vidait pas des tasses de kava avec les adversaires de la journée ou n’allait pas faire la fête à Phaistos.

Durant la deuxième semaine, elle prit l’habitude de faire une petite promenade dans la soirée. Elle allait jusqu’au bout du tube, parfois jusqu’à Falasarna, avant de rejoindre Nirgal et Art pour le dernier échange de la journée, dans un patio situé sur un nœud de lave dans Lato. Durant leur long voyage depuis Kasei Vallis, les deux hommes étaient devenus des amis, et sous la pression du congrès, ils se comportaient désormais comme deux frères, parlant de tout, comparant leurs impressions, testant leurs théories et préparant des plans avant de les soumettre à Nadia. Elle était proche d’eux – elle était peut-être la grande sœur, ou la babushka – et un soir, alors qu’il se dirigeait en vacillant vers son lit, Art parla de « triumvirat ». Nadia, pour lui, était sans doute Pompée. Mais elle faisait de son mieux pour les influencer avec ses propres analyses, qui portaient sur la perspective la plus vaste.

Elle leur expliqua que de nombreux désaccords s’étaient fait jour parmi les groupes, et que certains étaient fondamentaux. Il y avait les partisans et les adversaires du terraforming. Il y avait les partisans et les adversaires de la violence révolutionnaire. Il y avait ceux qui avaient choisi l’underground pour maintenir leurs cultures menacées, et ceux qui avaient disparu afin de créer des structures sociales radicalement nouvelles. Il semblait de plus en plus évident aux yeux de Nadia qu’il existait également des différences marquées entre ceux qui avaient émigré de la Terre et ceux qui étaient nés sur Mars.

Il y avait donc toutes sortes de conflits, et aucune perspective d’accord évidente. Un soir, Michel Duval vint boire un verre en leur compagnie et Nadia lui décrivit le problème. Il sortit alors son IA et entreprit de tracer des diagrammes selon ce qu’il appelait « le carré sémiotique ». À partir de son schéma, ils dessinèrent une centaine de croquis différents sur les diverses dichotomies, en essayant de trouver un plan qui pourrait les aider à comprendre les oppositions et les alignements qui pouvaient exister entre elles. Ils obtinrent quelques diagrammes intéressants, mais aucune révélation aveuglante – quoiqu’un carré sémiotique complexe leur parût plus suggestif que les autres, selon Michel : violence et non-violence, terraforming et anti-terraforming composaient les quatre angles initiaux et, dans la seconde combinaison autour de ce premier carré, il localisa les Bogdanovistes, les Rouges, l’aréophanie d’Hiroko et les Musulmans avec divers autres groupes de culture conservatrice. Mais ce que cette combinatoire révélait en termes d’action n’était pas clair, et quand Michel s’éloigna, plongé dans ses réflexions, Nadia, Nirgal et Art haussèrent les épaules avant de revenir aux ateliers du lendemain et aux déclarations qu’ils devraient y faire.

Nadia se mit à fréquenter les réunions quotidiennes où l’on débattait d’un possible gouvernement martien. Elles étaient aussi désorganisées que les meetings sur les méthodes révolutionnaires, mais moins marquées par l’émotion et souvent plus positives. Elles avaient lieu dans un petit amphithéâtre que les Minoens avaient creusé dans un tunnel de Malia. Depuis les gradins, on pouvait découvrir les bambous, les grands pins et les toits de terre cuite du tunnel, de Zakros à Falasarna.

Le public était différent de celui des débats révolutionnaires, mais bien sûr il y avait des échanges. Il arrivait qu’un rapport émanant d’un petit atelier appelle à la discussion, et dans ce cas une large part de ceux qui y avaient participé rejoignaient les réunions les plus importantes pour avoir l’écho des effets de ce rapport. Les Suisses avaient mis sur pied des ateliers pour tous les aspects de la politique, de l’économie et de la culture en général, et les discussions touchaient un public très large.

Vlad et Marina, par exemple, envoyaient des rapports fréquents de leur atelier sur la finance, chacun plus précis que le précédent, augmentant encore leur concept évolutif de l’éco-économie.

— C’est très intéressant, dit Nadia à Nirgal et Art, ce soir-là, quand ils se retrouvèrent dans le patio. Des tas de gens critiquent le système original de Vlad et Marina, y compris les Suisses et les Bolognais, et ils en arrivent à la conclusion que le système de cadeaux que nous avons utilisé initialement dans l’underground n’est pas suffisant en lui-même, parce que son équilibre est trop difficile à gérer. Des problèmes de pénurie et d’accumulation se posent, et dès que l’on commence à définir des normes, ça revient à contraindre les gens à faire des cadeaux, ce qui est une contradiction. Coyote l’a toujours dit, et c’est pour cette raison qu’il a bâti son réseau de troc. Ils travaillent donc sur l’élaboration d’un système plus rationalisé, dans lequel les produits de base seraient distribués selon une économie de péroxyde d’hydrogène, dans laquelle le prix des choses serait calculé selon leur valeur en calories. Pour le reste, l’économie de cadeau entre en jeu selon l’étalon azote. Nous avons donc deux niveaux, le besoin et le cadeau, ou ce que les soufis nomment l’animal et l’humain, exprimés selon des normes différentes.