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Et ils n’étaient pas les seuls à travailler. Au fil des meetings, les gens avaient appris à connaître ceux qui souhaitaient voir le congrès parvenir à quelque chose de tangible : ils avaient pris l’habitude de participer aux mêmes meetings, de travailler dur pour trouver des compromis et afficher des résultats sur les écrans, sous forme de recommandations et de conseils. Ils devaient tolérer les visites de ceux qui n’aimaient pas les compromis, ou qui préféraient les applaudissements aux résultats – mais ils persistaient et insistaient à chaque meeting.

Nadia se concentrait sur ces divers signes de progrès, et s’attachait à maintenir Nirgal et Art informés en permanence, tout en assumant leur repos et leur alimentation. Les visiteurs surgissaient dans leur appartement et annonçaient :

— On nous a dit de rapporter ça aux trois grands chefs.

Parmi les travailleurs assidus, beaucoup étaient intéressants.

L’une des femmes de Dorsa Brevia, Charlotte, était une étudiante en droit constitutionnel qui avait un certain renom, et elle leur construisait une sorte de charpente, à la suisse, où les sujets à traiter étaient classés en ordre sans être remplis.

— Réjouissez-vous, leur déclara-t-elle un matin où ils l’avaient accueillie la mine lugubre. Un affrontement de doctrines est une réelle opportunité. Le congrès constitutionnel américain a été l’un des plus réussis et pourtant, au départ, les antagonismes y étaient très forts. La forme de gouvernement qu’ils ont bâti reflète la défiance qu’ils avaient les uns pour les autres. Les petits États sont arrivés avec la crainte d’être dominés par les plus grands, et il existe donc un Sénat où tous les États sont égaux, et une Chambre où la représentation est proportionnelle à la taille des États. Cette structure est la réponse à un problème spécifique. C’est la même chose en ce qui concerne l’équilibre des trois pouvoirs. C’est une défiance institutionnalisée de l’autorité. La Constitution suisse en est fortement marquée. Et nous pouvons réaliser cela ici.

Et ils retournèrent à la tâche : deux hommes jeunes et décidés, et une vieille femme usée. C’était étrange, songea Nadia, de constater quels étaient les leaders qui émergeaient dans de telles situations. Ce n’étaient pas forcément les plus brillants ou les mieux informés, comme Marina ou Coyote, quoique ces deux qualités fussent utiles et ces deux personnes particulièrement importantes. Mais les leaders étaient ceux que les gens écoutaient. Ceux qui avaient un magnétisme. Et dans ce rassemblement de personnalités et d’intellects brillants, le magnétisme était rare et fugace. Très puissant…

Nadia se rendit à un meeting où l’on débattait des relations Mars-Terre dans la période qui suivrait l’indépendance. Elle y trouva Coyote, à l’instant où il s’exclamait :

— Mais laissez-les tomber ! Tout ça, c’est leur faute ! Qu’ils essaient de réparer les dégâts tout seuls, s’ils y arrivent. On pourra toujours leur rendre visite en voisins. Mais si on essaie de les aider, on finira par se détruire !

La plupart des Mars-Unistes et des Rouges approuvaient avec ferveur, Kasei le premier. Il y était arrivé récemment, comme leader des Mars-Unistes, un groupe séparatiste des Rouges, dont les membres ne voulaient rien avoir à faire avec la Terre et qui prônaient le recours au sabotage, à l’écosabotage, au terrorisme, à la révolte armée – à tous les moyens nécessaires pour parvenir à leur but. C’était en fait l’une des fractions les plus intransigeantes, et Nadia ressentit une certaine tristesse en voyant Kasei épouser leur cause, et même se porter en avant.

Maya se leva.

— C’est une belle théorie, mais elle est inapplicable. C’est comme le mouvement rouge d’Ann. Il faudra bien que nous traitions avec la Terre, donc essayons de définir comment dès maintenant sans chercher d’échappatoire.

— Aussi longtemps qu’ils seront dans le chaos, nous courrons un danger, intervint Nadia. Nous devons faire notre possible pour les aider. Pour exercer notre influence dans la direction que nous souhaitons les voir prendre.

— Les deux mondes ne sont qu’un seul système ! lança quelqu’un.

— Qu’est-ce que vous entendez par là ? demanda Coyote. Si ce sont deux mondes différents, ils peuvent très bien constituer deux systèmes différents !

— Il y a l’échange d’information.

— Nous existons pour la Terre non pas en tant que modèle ou expérience, dit Maya. Nous sommes une expérience mentale à partir de laquelle l’humanité peut apprendre.

— Une expérience dans le réel, ajouta Nadia. Car ceci n’est plus un jeu et nous ne pouvons plus nous permettre de spéculer sur des positions théoriques attrayantes.

Tout en parlant, elle s’était tournée vers Kasei, Dao et leurs camarades. Mais elle vit qu’elle n’obtenait aucune réaction.

D’autres meetings suivirent, d’autres diatribes, puis un repas rapide, une dernière réunion avec les issei de Sabishii afin de discuter de l’utilisation du demi-monde comme tremplin pour les initiatives à venir. Et ce fut enfin la conférence de nuit avec Art et Nirgal. Mais les deux hommes étaient épuisés et elle les expédia très vite au lit.

— On reprendra tout ça au petit déjeuner.

Elle aussi était lasse, mais pas assez pour avoir sommeil. Elle se lança donc une fois encore dans une de ses promenades nocturnes, descendant le tunnel depuis Zakros. Elle avait récemment découvert une piste haute taillée dans la paroi ouest. Là, le basalte était à un angle de quarante-cinq degrés et elle pouvait apercevoir la cime des arbres, au loin, dans les parcs. Et à l’endroit précis où la piste virait vers un petit éperon de Knossos, elle découvrait le tunnel sur toute sa longueur, d’un horizon à l’autre, à peine éclairé par les luminaires nichés dans les feuillages, par les quelques fenêtres encore illuminées à cette heure et les lampions suspendus dans les pins du parc de Gournia. L’ensemble était si élégant qu’elle avait le cœur serré, parfois, en pensant à Zygote sous sa couche de glace, son air froid et sa lumière artificielle. Si seulement ils avaient connu l’existence de ces tunnels de lave…

Le fond du segment suivant, Phaistos, était occupé par un bassin allongé dans lequel se déversait le canal de Zakros. Les lampes installées dans le fond conféraient à l’eau un aspect de cristal sombre. Elle découvrit un groupe de baigneurs. Ils passaient brièvement dans l’eau illuminée avant de disparaître dans l’ombre. Comme des amphibiens, des salamandres martiennes… Il y avait longtemps, sur Terre, des animaux marins avaient rampé sur le rivage. Ils avaient dû discuter sérieusement avant d’entreprendre une telle démarche, se dit-elle, l’esprit engourdi. Quitter l’océan ou y rester. Et comment en sortir, et quand… Des rires lointains résonnaient dans le tunnel, les étoiles paraissaient crépiter en nuages denses…

Elle fit demi-tour et emprunta un escalier pour regagner le sol du tunnel avant de retourner vers Zakros, par les sentiers et les pelouses, suivant le canal, l’esprit traversé d’images entremêlées et aiguës. Elle s’allongea sur son lit et sombra aussitôt dans le sommeil. À l’aube, elle rêva de dauphins qui nageaient dans l’air.

4

Mais au milieu de ce rêve, elle fut éveillée brutalement par Maya, qui lui dit en russe :

— Il y a des Terriens ici. Des Américains.

— Des Terriens, répéta Nadia.

Et soudain, elle eut peur.

Elle s’habilla et sortit. C’était bien vrai : Art était là, avec un petit groupe de Terriens, des hommes et des femmes qui avaient à peu près la taille de Nadia, apparemment son âge, et qui dressaient tous la tête, encore mal assurés sur leurs pieds, observant la grande chambre cylindrique, stupéfaits. Art essayait dans le même temps de les présenter et d’expliquer leur présence, ce qui rendait difficile son élocution.