— Oui, je les ai invités, mais je ne savais pas… Hello, Nadia ! Voici mon vieux patron, William Fort…
— Quand on parle du loup… fit Nadia en tendant la main.
Il avait la poignée franche. C’était un personnage chauve au nez camus, la peau tannée et plissée, avec une expression vague et séduisante.
— Ils viennent juste d’arriver. Ce sont les Bogdanovistes qui les ont accompagnés. J’avais invité Mr Fort depuis pas mal de temps, mais il ne m’a pas répondu et je ne savais pas qu’il comptait venir. Je suis surpris mais content, bien sûr.
— C’est vous qui l’avez invité ? lança Maya.
— Oui, parce que, vous comprenez, il voudrait nous aider. C’est ça, pour l’essentiel…
Maya lança un regard furieux à Nadia.
— Je t’avais dit que c’était un espion, lui dit-elle en russe.
— Oui, c’est vrai, fit Nadia, avant de répondre à Fort en anglais : Bienvenue sur Mars.
— Je suis heureux d’être ici.
Et il avait l’air sincère. Son sourire était maladroit, comme s’il était trop heureux pour maîtriser sa contenance. Et ses collègues ne semblaient pas en être sûrs. Ils devaient être une douzaine. Certains souriaient, alors que d’autres paraissaient désorientés ou méfiants.
Après quelques minutes de silence gêné, Nadia précéda Fort et son petit groupe vers les quartiers d’accueil de Zakros. Quand Ariadne arriva, elle leur montra leurs chambres. Que pouvaient-ils faire d’autre ?
La nouvelle s’était déjà propagée dans tout Dorsa Brevia, et les gens commençaient à affluer à Zakros, l’air hostile ou curieux – mais leurs visiteurs étaient là, ils étaient les leaders d’une des principales transnationales, apparemment seuls, et sans dispositifs traceurs, avaient assuré les Sabishiiens. Il fallait faire avec.
Nadia demanda aux Suisses de lancer une convocation générale pour un meeting à l’heure du déjeuner. Puis elle invita leurs nouveaux hôtes à se rafraîchir dans leurs chambres et à prendre la parole au cours de la réunion. Les Terriens acceptèrent d’un air reconnaissant, et les plus incertains parurent rassurés. Fort avait déjà l’air de concocter un discours.
Pendant ce temps, Art affrontait une meute de gens hostiles.
— Qu’est-ce qui a pu vous faire croire que vous pouviez prendre des décisions de ce genre pour nous ? lui demanda Maya. Vous n’êtes même pas des nôtres ! Vous n’êtes qu’une espèce d’espion ! Vous avez fait ami-ami et puis, maintenant, vous nous poignardez dans le dos !
Art leva les mains, rouge d’embarras, et bougea les épaules comme s’il voulait éviter des coups, ou bien chercher les regards de ceux qui s’étaient groupés derrière Maya, ceux qui n’étaient venus que poussés par la curiosité.
— Nous avons besoin d’aide. Nous ne pourrons pas accomplir tout ce que nous voulons par nous-mêmes. Praxis est une transnat différente, plus proche de nous que n’importe quelle autre, je vous l’assure.
— Mais ce n’est pas à vous de nous l’assurer ! contra Maya. Vous êtes notre prisonnier !
Art écarquilla les yeux et agita les mains.
— Hé, mais je ne peux pas être un prisonnier et un espion en même temps, non ?…
— Vous pouvez être n’importe quel type de traître !
Jackie s’avança vers Art, le toisa avec une expression intense et sévère.
— Vous savez que cette équipe de Praxis, qu’elle le veuille ou non, pourrait bien devenir définitivement martienne, maintenant. Exactement comme vous.
Art acquiesça.
— Je leur ai expliqué que ça pouvait arriver. Il est évident que c’est sans importance pour eux. Ils ne veulent que nous aider, je l’ai dit. Ils représentent l’unique transnationale qui agit différemment des autres, et ses objectifs sont proches des nôtres. Ils sont venus ici d’eux-mêmes pour voir s’ils pouvaient être utiles. Notre situation les intéresse. Pourquoi vous en offenser ? C’est une vraie occasion qui nous est offerte.
— Voyons ce que Fort a à nous dire, proposa Nadia.
Les Suisses avaient organisé le meeting spécial dans l’amphithéâtre Malia. Dès que les délégués commencèrent à affluer, Nadia guida les nouveaux venus. En suivant le tunnel de Dorsa Brevia, ils s’étonnèrent devant ses dimensions. Art ne cessait de tourner autour du groupe, essuyant la sueur de son front, les yeux écarquillés, agité. Il fit rire Nadia. L’arrivée inopinée de Fort l’avait mise de bonne humeur ; elle ne voyait pas ce qu’ils pourraient y perdre.
Elle prit place au premier rang avec le groupe de Praxis et observa Art qui précéda Fort jusqu’à l’estrade avant de le présenter à l’assistance. Fort acquiesça, prononça une phrase, puis inclina la tête et observa longuement le fond de l’amphithéâtre, réalisant qu’il n’avait pas d’amplificateur. Alors, il reprit son souffle et enchaîna, et sa voix devint celle d’un acteur vétéran, forte et assurée.
— J’aimerais avant tout remercier les gens de Subarashii qui m’ont accompagné ici.
Art grimaça, se retourna et souffla dans le creux de sa main :
— Sabishii, pas Subarashii !
— Comment ?
— Sabishii. Vous venez de dire Subarashii, qui est le nom de la transnationale. Les gens de cette colonie qui vous ont conduit jusqu’ici viennent de Sabishii. Ce qui signifie « solitaire » en japonais. Alors que Subarashii signifie « merveilleux ».
— Merveilleux, fit Fort. (Il dévisagea Art d’un air intrigué.) Merci, Randolph. Si tout est arrangé, je vais pouvoir continuer.
Il y eut des rires et Fort se lança, dans un style quelque peu incertain mais avec une voix pénétrante. Il décrivit Praxis, ses débuts et comment la société opérait désormais. Lorsqu’il expliqua les rapports de Praxis avec les autres transnationales, Nadia se dit qu’il y avait des similitudes avec les rapports qui existaient sur Mars entre l’underground et les colonies de la surface, et que Fort faisait preuve d’un certain talent à les mettre en évidence. Elle prit conscience du silence qui s’était établi derrière elle et en conclut que Fort se débrouillait plutôt bien pour capter l’intérêt du public. Mais quand il parla d’écocapitalisme, considérant la Terre comme une planète pleine et Mars comme un monde encore vide, trois ou quatre représentants des Rouges se levèrent d’un bond.
— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? demanda l’un.
Nadia surprit Art en train de crisper les mains entre ses cuisses, et elle comprit très vite pourquoi : la réponse de Fort fut longue et étrange. Il décrivit ce qu’il nommait l’écocapitalisme dalyiste, dans lequel on faisait référence à la nature comme étant la bio-infrastructure, les gens étant le capital humain. En se retournant, Nadia vit plusieurs personnes froncer les sourcils. Vlad et Marina étaient tête contre tête, et Marina tapait sur son poignet. Soudain, Art se redressa et interrompit Fort pour lui demander ce que faisait Praxis dans l’immédiat et comment il envisageait le rôle de Praxis sur Mars.
Fort regarda Art comme s’il ne le reconnaissait pas.
— Nous travaillons avec la Cour mondiale. L’ONU ne s’est jamais remise de 2061, et on la considère comme un produit de la Seconde Guerre mondiale, tout comme la Société des Nations était un produit de la Première Guerre mondiale. Nous avons donc perdu le meilleur arbitre des disputes internationales, et entre-temps les conflits se sont multipliés, certains étant particulièrement graves. Ces conflits, de plus en plus nombreux, ont été portés devant la Cour mondiale par l’une ou l’autre des parties, et Praxis a mis sur pied une organisation des Amis de la Cour, qui essaie d’assister la Cour par tous les moyens possibles. Nous nous plions à ses règles, nous la finançons, nous fournissons du personnel tout en essayant de travailler sur les techniques d’arbitrage, et tout le reste. Nous avons participé à la mise en place d’une nouvelle technique qui veut que si deux entités internationales, quelles qu’elles soient, sont en désaccord et décident de se soumettre à notre arbitrage, elles s’ouvrent à un programme probatoire d’une année avec la Cour mondiale, dont les arbitres essaient de trouver un moyen d’action satisfaisant les deux parties. Au terme de cette année, la Cour mondiale règle tous les problèmes urgents et, en cas d’accord, un traité est signé, et nous essayons de parvenir à un traité par tous les moyens. L’Inde a été concernée et a appliqué le programme avec les Sikhs du Pendjab. Jusque-là, ça fonctionne. D’autres cas se sont révélés plus ardus, mais l’expérience, chaque fois, a été instructive. Le concept de semi-autonomie a retenu l’attention de nombreuses nations. À Praxis, nous croyons que les nations n’ont jamais été vraiment souveraines, mais toujours en semi-autonomie par rapport au reste du monde. Les métanationales sont semi-autonomes, de même que les individus, ou la culture par rapport à l’économie. Les valeurs sont semi-autonomes par rapport aux prix… Une nouvelle branche des maths essaie actuellement de décrire la semi-autonomie en termes logiques formels.