Vlad, Marina et Coyote essayaient d’écouter le discours de Fort tout en conférant et en prenant des notes sur le vif. Nadia se leva et adressa un signe à Fort.
— Est-ce que les autres transnationales soutiennent également la Cour mondiale ?
— Non. Les métanationales l’évitent, et elles utilisent l’ONU comme tampon à estampiller. Je crains qu’elles ne croient encore au mythe de la souveraineté.
— Mais pourtant, ce système semble ne fonctionner que si les deux parties y adhèrent.
— Oui. Tout ce que je puis vous dire, c’est que Praxis s’y intéresse de près et que nous tentons de construire des passerelles entre la Cour mondiale et toutes les puissances terrestres.
— Pourquoi ?
Fort leva les mains, en un geste qui rappelait Art.
— Le capitalisme ne fonctionne que s’il y a croissance. Mais la croissance n’est plus vraiment ce qu’elle était, vous comprenez. Nous avons besoin de croître vers l’intérieur, de recompliquer.
Jackie se leva.
— Vous, sur Mars, vous croîtriez selon le style capitaliste classique, non ?
— Oui, je le suppose.
— Alors c’est peut-être tout ce que vous attendez de nous ? Un nouveau marché ? Ce monde vide dont vous parliez ?…
— Eh bien, à Praxis, nous en sommes venus à considérer que le marché n’est qu’une petite part de la communauté. Et c’est l’ensemble qui nous intéresse.
— Alors qu’est-ce que vous nous voulez ? cria quelqu’un, au fond de la salle.
Fort sourit.
— Nous voulons observer.
La réunion s’acheva un instant après, et les sessions de l’après-midi reprirent. Bien sûr, l’arrivée du groupe de Praxis domina la plupart des discussions. Malheureusement pour Art, il devint très vite évident, au fur et à mesure qu’ils revoyaient les enregistrements, que Fort et son équipe avaient été un élément plus séparateur qu’unificateur au sein du congrès. La majorité n’entendait pas tolérer une transnationale terrienne comme membre du congrès, point final. Coyote déclara à Art :
— Ne me parlez pas des différences de Praxis par rapport aux autres. L’esquive est trop connue. Si les riches agissaient de façon décente, ce système serait parfait… mon œil ! Le système détermine tout, et c’est lui qui doit changer.
— Mais c’est de cela que Fort parle, protesta Art.
Mais Fort était son propre ennemi, avec son habitude d’employer des termes économiques classiques pour décrire ses idées nouvelles. Les seuls à se montrer intéressés par cette approche étaient Vlad et Marina. Pour les Bogdanovistes, les Rouges et les Mars-Unistes – pour la majorité des indigènes et la plupart des immigrants – c’était à nouveau le vieil affairisme terrien dont ils ne voulaient plus entendre parler. Pas question de traiter avec une transnat ! s’exclamait Kasei sur une des bandes, sous les applaudissements. Pas question de pactiser avec la Terre ! Fort dépassait les bornes ! La seule et unique question était de savoir si on allait les autoriser, lui et son groupe, à repartir librement. Certains inclinaient à penser que, tout comme Art, ils étaient désormais prisonniers de l’underground.
Jackie, pourtant, avait pris une position boonéenne durant cette réunion : tout devait être utile à la cause. Et elle méprisait ceux qui rejetaient Fort par principe.
— Dès lors que vous retenez nos visiteurs en otages, lança-t-elle d’un ton âpre à son père, pourquoi ne pas vous en servir ? Pourquoi ne pas discuter avec eux ?
Même dans le groupe le plus hostile, certains étaient partisans de cette proposition, pour telle ou telle raison. Il en résulta donc un nouveau clivage qui vint s’ajouter aux autres : isolationnistes contre bi-mondistes.
Dans les quelques jours suivants, Fort traita la controverse qui s’était développée autour de lui en l’ignorant, à tel point que Nadia acquit le sentiment qu’il n’en avait sincèrement pas conscience. Les Suisses lui demandèrent de conduire un atelier sur la situation actuelle de la Terre. Tous les débats firent salle comble : Fort et ses compagnons répondaient sans réserve à toutes les questions. Fort semblait satisfait de ce qu’on lui disait à propos de Mars, sans toutefois prendre position. Il s’en tenait à la Terre et à ses descriptions.
— Les transnationales se sont effondrées et ne subsistent qu’une vingtaine des plus importantes, dit-il en réponse à une question. Toutes ont passé des accords contractuels de développement avec plusieurs gouvernements nationaux. Nous les appelons désormais les métanationales. Les plus puissantes sont Subarashii, Mitsubishi, Consolidated, Amexx, Armscor, Mahjari et Praxis. Les dix ou quinze autres sont également très importantes, et les suivantes sont de la dimension des simples transnats, mais elles sont en cours d’absorption rapide au sein des métanats. Les grandes métanats sont maintenant les pouvoirs majeurs sur Terre, du fait qu’elles contrôlent le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, le Groupe des Onze et tous les pays clients.
Sax lui demanda de définir plus en détail ce qu’était une métanationale.
— Il y a une décennie de cela, Praxis a été appelé par le Sri Lanka, qui nous demandait de jouer le rôle d’arbitre sur le plan de l’économie et du travail entre les Tamouls et les Cinghalais. Nous avons accepté et les résultats ont été satisfaisants mais, pendant toute la durée de cet arrangement, il est apparu clairement que nos rapports avec un gouvernement national constituaient une chose nouvelle. Et cela n’a pas échappé à certains cercles. Puis, il y a quelques années, Amexx a eu un désaccord avec le Groupe des Onze auquel elle a enlevé tous ses actifs pour les replacer aux Philippines. L’inégalité entre les Philippines et Amexx, en produit brut annuel, fut estimée à un contre cent, et cette situation fit qu’Amexx s’empara du pays. Elle fut ainsi vraiment la première métanationale. Mais la nouveauté du phénomène n’apparut réellement que lorsque Subarashii concentra toutes ses opérations au Brésil. Il devint évident que tout ça était neuf et n’avait plus rien à voir avec les anciens rapports sous pavillons de complaisance. Une métanationale, expliqua Fort, prend le contrôle de l’endettement et de l’économie interne de ses pays clients, tout comme l’ONU l’avait fait pour le Cambodge, ou Praxis avec le Sri Lanka, mais de façon bien plus large. Selon ces arrangements, le gouvernement client devient l’agence exécutoire de la politique économique de la métanationale. Généralement, on applique ce que l’on appelle des mesures d’austérité, mais tous les fonctionnaires sont beaucoup mieux payés qu’auparavant, y compris l’armée, la police et les services de renseignement. À ce stade, le pays est acheté. Et chacune des métanationales a les moyens d’acheter plusieurs pays. Amexx a ce type de relations avec les Philippines, les pays d’Afrique du Nord, le Portugal, le Venezuela, plus cinq ou six autres pays plus petits.