— Et c’est ce qu’a fait Praxis également ? demanda Marina.
Fort secoua la tête.
— En un certain sens, oui, mais nous avons essayé d’établir des relations de nature différente. Nous avons traité avec des pays assez forts pour mieux équilibrer le partenariat. En particulier avec l’Inde, la Chine et l’Indonésie. Ces trois pays ont été désavantagés par le traité de 2057 sur Mars, aussi nous ont-ils encouragés à venir ici pour faire des enquêtes comme celle-ci. Nous avons également entamé des négociations avec certains autres pays encore libres. Mais nous ne nous y sommes pas encore installés et nous n’avons pas fait de tentative pour leur dicter une politique économique. Nous avons essayé de nous en tenir à notre version du format transnational, mais à l’échelle des métanats. Nous espérons ainsi fonctionner avec ces pays comme une alternative au métanationalisme. Un recours, avec la Cour mondiale, la Suisse, ainsi que quelques autres entités qui échappent à l’ordre métanational.
— Praxis est différent, dit Art.
— Mais le système reste le système, remarqua Coyote du fond de la salle.
Fort haussa les épaules.
— C’est nous qui créons le système, je pense.
Coyote se contenta de secouer la tête.
— Il va falloir nous en accorder… nous en accommoder, dit Sax.
Et il se mit à interroger Fort. Ses questions étaient hachées, entrecoupées de fautes, et sa voix coassante – mais Fort ignora tout cela et lui répondit avec un grand souci du détail, à tel point que trois débats consécutifs furent de longues interviews de Fort par Sax, au cours desquels ils en apprirent tous beaucoup plus sur les autres métanationales, leurs leaders, leurs structures internes, leurs pays clients, leurs attitudes les unes envers les autres, et leur histoire, plus particulièrement le rôle tenu par les organisations antérieures dans le chaos qui avait entouré les événements de 2061.
— Pourquoi avoir riposté en cassant les hommes… non, je veux dire les dômes ?
Fort n’était pas expert en détails historiques, et il soupira plusieurs fois devant les défaillances de sa mémoire. Mais le récit qu’il fit de la situation terrienne actuelle fut le plus complet qu’ils aient jamais entendu, ce qui les aida à clarifier les questions qu’ils s’étaient posées sur les activités des métanationales sur Mars. Elles se servaient de l’Autorité transitoire comme d’un médiateur dans leurs désaccords. Elles n’étaient pas d’accord, par exemple, sur le partage des territoires. Elles laissaient le demi-monde en paix car elles considéraient que ses côtés clandestins étaient négligeables et facilement contrôlables. Et ainsi de suite. Nadia aurait embrassé Sax – et elle finit par le faire – avant d’embrasser tour à tour Spencer et Michel pour leur soutien. Car si Sax dominait ses difficultés d’élocution, il devenait parfois rouge de frustration et cognait furieusement la table du poing. Vers la fin d’un débat, il demanda à Fort :
— Qu’est-ce que Praxis attend de morse – (BANG !) – de Mars ?
— Nous pensons que ce qui se passe ici aura des répercussions sur Terre. À ce stade, nous avons noté la montée d’éléments progressistes dont les plus importants sont la Chine, Praxis et la Suisse. Ensuite, nous avons des dizaines d’éléments plus mineurs et moins puissants. La direction que va prendre l’Inde dans une telle situation est un facteur critique. La plupart des métanats la considèrent comme une cuve de développement. Elles entendent par là que quoi qu’on y déverse, rien ne changera vraiment. Nous ne sommes pas d’accord. Et nous pensons que Mars également est un facteur critique, de façon différente, en tant que puissance émergente. Nous voulions donc trouver quels étaient les éléments progressifs présents ici, comprenez-vous, et leur montrer ce que nous faisons. Et entendre ce que vous en pensez.
— Intéressant, dit Sax.
Les choses étaient dites. Mais nombreux étaient ceux qui opposaient une résistance d’acier à l’idée de traiter avec une métanationale terrienne. Et entre-temps les débats sur les autres sujets avaient été interrompus, et les arguments se polarisaient avec le temps.
Quand ils se retrouvèrent dans le patio ce soir-là, Nadia secoua la tête, étonnée par la capacité des gens à ignorer ce qu’ils ont en commun, à s’affronter avec acharnement sur les petites différences qui les séparent. Elle s’en ouvrit à Art et Nirgal :
— Peut-être que le monde est simplement trop complexe pour que n’importe quel plan puisse fonctionner. Peut-être que nous ne devrions plus essayer de plan global mais juste quelque chose qui nous convienne. En espérant que Mars s’en sortira en utilisant plusieurs systèmes différents.
— Je ne crois pas que ça marche non plus, dit Art.
— Mais qu’est-ce qui marchera ?
Il haussa les épaules.
— Je ne sais pas encore.
Et lui et Nirgal se repassèrent les bandes, à la poursuite de ce qui, pour Nadia, était un mirage qui reculait sans fin.
Elle alla se coucher. S’il s’agissait d’un projet de construction, songea-t-elle au seuil du sommeil, elle le ficherait en l’air et recommencerait tout.
L’image hypnagogique d’un immeuble en train de s’effondrer l’éveilla brusquement. Après un instant, en soupirant, elle renonça à dormir et partit dans la nuit pour une nouvelle promenade. Art et Nirgal s’étaient endormis devant les lecteurs, la tête sur la table, sous la lueur clignotante de l’écran. Au-dehors, l’air soufflait vers le nord à travers les portes de Gournia, et elle suivit le souffle en prenant la piste du haut. Parmi les cliquetis des bambous, sous les étoiles… Des rires légers montaient du bassin de Phaistos.
Les lampes du fond étaient allumées, et les baigneurs étaient nombreux. Mais à présent, de l’autre côté du tunnel, à peu près à sa hauteur, il y avait une plate-forme éclairée où huit personnes se tenaient serrées. Un homme était en train de monter sur une espèce de planche en position accroupie. Il s’élança de la plateforme en se cramponnant au devant de la planche qui, apparemment, ne rencontrait qu’une faible friction. Nu, ses cheveux mouillés lui fouettant le dos, il dévala la paroi incurvée du tunnel en accélérant, jusqu’à ce qu’il jaillisse sur une saillie et vole vers le bassin en décrivant un tonneau, avant de tomber dans l’eau dans un grand jaillissement. Il poussa un cri de triomphe auquel répondirent les hourras des autres.
Nadia descendit pour mieux voir. Quelqu’un d’autre remontait la planche vers la plate-forme, et le plongeur, à présent, se retournait dans l’eau en rejetant ses cheveux en arrière. Nadia ne le reconnut que lorsqu’il fut près du bord, dans la lumière : c’était William Fort.
Elle se déshabilla et entra dans l’eau. Elle était chaude, sans doute à la température du corps ou un peu plus. En poussant un cri, une femme arrivait du haut, comme un surfeur porté par une grande vague de lave.
— Comme ça, ça a l’air dangereux, disait Fort à l’un de ses collègues, mais sous cette gravité, on y arrive bien.