La plongeuse se lança vers le bassin en un parfait plongeon de cygne et revint à la surface sous les applaudissements. Une autre femme avait déjà récupéré la planche et remontait vers la plateforme.
Fort reconnut Nadia et la salua d’un signe de tête. L’eau lui arrivait à la taille. Il avait des muscles noueux sous sa peau parcheminée. Sur son visage, elle lut le même plaisir vague qu’il affichait durant les débats.
— Vous voulez essayer ? lui demanda-t-il.
— Plus tard, peut-être, dit-elle en tâchant d’identifier les gens qui étaient là et à quels partis ils appartenaient.
Quand elle prit conscience de ce qu’elle faisait, elle eut un reniflement de mépris. Elle se dégoûtait soudain, la perversité de la politique la dégoûtait – elle pouvait vous infecter très vite.
Elle eut quand même le temps de remarquer que ceux qui s’ébattaient dans le bassin étaient pour la plupart de jeunes indigènes venus de Zygote, de Sabishii, de Vanuatu, de Dorsa Brevia, du mohole de Vishniac ou de Christianopolis. Rares étaient ceux qui intervenaient dans les débats et Nadia n’était pas en mesure d’évaluer leur éventuel pouvoir. Le fait qu’ils fussent ensemble ici, à cette heure de la nuit, n’avait sans doute pas de signification conséquente – ils étaient nus dans l’eau tiède et s’amusaient. Nombreux étaient ceux qui venaient d’endroits où les bains publics étaient chose commune, et ils avaient l’habitude de s’ébrouer avec d’autres.
Une nouvelle surfeuse dévalait la paroi du tunnel en criant. Elle plongea dans le bassin et les autres se précipitèrent sur elle comme des requins. Nadia se laissa glisser sous la surface : l’eau était légèrement salée. En ouvrant les yeux, elle découvrit des bulles de cristal qui explosaient de tous côtés, des corps souples qui ondulaient comme des dauphins sur le fond sombre. Une vision d’ailleurs…
Elle regagna la rive et essora ses cheveux. Fort se tenait au milieu des jeunes, pareil à une sorte de Neptune décrépit, les observant avec son expression bizarre de curiosité tranquille. Peut-être, songea Nadia, ces jeunes indigènes représentaient-ils la nouvelle société martienne dont parlait John Boone, ils se développaient et occupaient peu à peu leur place sans que leurs aînés s’en rendent compte. La transmission d’informations entre les générations comportait toujours une large part d’erreur, et l’évolution se passait toujours ainsi. Même si les gens s’étaient installés sous le sol de Mars pour des raisons variées, même s’ils constituaient l’underground, ils semblaient tous converger ici, dans un genre de vie qui avait certains aspects paléolithiques. Au-delà de leurs différences, ils régressaient peut-être vers quelque ancienne culture primitive, ou alors ils progressaient vers une synthèse nouvelle – peu importait laquelle – ou les deux à la fois. Il était possible qu’un lien se noue ici.
C’était du moins ce qu’elle semblait déchiffrer dans l’expression de tranquille plaisir de Fort à l’instant où Jackie Boone, dans toute sa gloire de Walkyrie, s’élançait sur la paroi de lave et jaillissait dans les airs comme une femme-canon.
Le programme défini par les Suisses parvint à son terme. Très vite, les organisateurs demandèrent un repos de trois jours qui devait être suivi par une assemblée générale.
Art et Nirgal passèrent leurs journées dans leur petite salle de conférences, à revoir les vidéos pendant des heures, à discuter sans fin en tapant sur les claviers de leurs IA avec une frénésie imprégnée de désespoir. Nadia les laissait faire et n’intervenait que sur leurs désaccords ou pour rédiger les parties qu’ils estimaient trop difficiles. Souvent, elle en trouvait un assoupi dans son fauteuil et l’autre les yeux fascinés par l’écran.
— Regardez, qu’est-ce que vous dites de ça ?…
Nadia regardait docilement l’écran et émettait quelques commentaires tout en leur posant une assiette sous le nez, ce qui avait en général pour effet de réveiller celui qui s’était endormi.
— Oui… Ça me paraît prometteur. On s’y remet.
C’est ainsi qu’au matin de l’assemblée générale, Art, Nirgal et Nadia s’avancèrent ensemble sur l’estrade, Art portant son IA. Il se dressa de toute sa hauteur pour observer l’assistance, comme surpris par son importance, et, après une longue pause, il déclara :
— Nous sommes en vérité d’accord sur de nombreuses choses.
Il fut accueilli par des rires. Mais il leva son IA comme Moïse brandissant les Tables de la Loi et lut à haute voix ce qui était inscrit sur l’écran :
— Règles d’édification d’un gouvernement martien !
Il lança un bref regard au public et tous se turent.
— Un. La société martienne sera composée de nombreuses cultures différentes. Mieux vaut la considérer comme un monde plutôt qu’une nation. Les libertés de religion et d’usages culturels devront être garanties. Nulle culture ou groupe de cultures ne devra être en mesure de dominer les autres.
« Deux. Dans cette structure de diversité, il faudra continuer de garantir que tous les individus ont sur Mars des droits inaliénables, y compris les moyens fondamentaux d’existence, le droit aux soins, à l’éducation et à l’égalité devant la loi.
« Trois. La terre, l’air et l’eau de Mars sont sous l’intendance commune de la famille humaine et ne sauraient appartenir à aucun individu ou groupe.
« Quatre. Les fruits du labeur de tout individu lui appartiennent et ne sauraient être appropriés par tout autre individu ou groupe d’individus. Dans le même temps, le labeur humain sur Mars fait partie d’une entreprise commune, pour le bien commun. Le système économique martien doit refléter ces deux faits et maintenir l’équilibre entre l’intérêt personnel et les intérêts de la société environnante.
« Cinq. L’ordre métanational qui régit la Terre est actuellement incapable d’incorporer les deux principes qui précèdent et ne peut s’appliquer ici. À la place, nous devons mettre en place une économie fondée sur la science écologique. Le but de l’économie martienne n’est pas un “développement soutenable”, mais une prospérité soutenable par la biosphère tout entière.
« Six. Le paysage martien lui-même a certains “droits d’existence” qu’il faut respecter. L’objectif des altérations de notre environnement doit être par conséquent minimaliste et écopoétique afin de refléter les valeurs de l’aréophanie. Nous suggérons que l’objectif des altérations environnementales doit se limiter à la portion de Mars située au-dessous des quatre mille mètres de viabilité humaine. Ce qui se trouve au-dessus, qui constitue trente pour cent de la planète, sera préservé dans des conditions similaires aux origines pour constituer autant de zones sauvages naturelles.
« Sept. Le peuplement de Mars est un processus historique unique, en ceci qu’il constitue la première implantation de l’humanité sur une autre planète. En tant que tel, il doit être conduit dans un esprit de révérence pour cette planète et la rareté de la vie dans l’univers. Ce que nous faisons ici déterminera autant de précédents pour l’installation des humains dans le système solaire et suggérera également des modèles pour les rapports à venir entre l’humanité et l’environnement terrestre. Ainsi, Mars occupe une place spéciale dans l’histoire, ce dont nous devrons nous souvenir quand nous prendrons les décisions nécessaires concernant la vie ici.
Art reposa son IA à côté de lui et observa l’assistance. Elle était silencieuse. Tous les regards étaient braqués sur lui.
— Bien, dit-il avant de s’éclaircir la gorge et de désigner Nirgal, qui se leva à son tour.
— Voilà tout ce que nous avons pu retenir des ateliers et qui semble appeler l’agrément de tous. Il y a bien d’autres choses qui nous ont paru dignes d’être acceptées par la majorité des groupes présents, mais pas par l’ensemble. Nous avons dressé une liste de ces points de consensus partiel et nous allons vous les soumettre. Nous avons le sentiment profond que si nous parvenons à nous séparer avec ne serait-ce qu’une sorte de document général sur lequel nous serions tous d’accord, nous aurions accompli quelque chose de significatif. La tendance dans des congrès tels que celui-ci est de rendre chacun de plus en plus sensible aux différences qui nous divisent, et je crois que dans notre situation cette tendance est exagérée, parce qu’à ce stade un gouvernement martien demeure une sorte d’exercice théorique. Mais lorsqu’il deviendra un problème pratique – quand nous devrons agir – alors il nous faudra bien trouver un terrain d’entente, et un document tel que celui-ci nous y aidera.