— OK. Elle arrive, annonça Peter.
— Est-ce que tes amis sont au niveau orbital ? demanda Sax, surpris.
— Ils sont en dessous, à deux cents kilomètres environ, mais leur cabine monte. Ils m’ont relié à leurs caméras, et… Oui, je la vois… Oui ! Waouh, Sax ! Elle a dû louper le câble de trois kilomètres, pas plus ! Elle est passée comme un éclair sur mon écran !
— Et la queue d’ejecta du moteur ?…
— Je vais demander… Oui, ils l’ont passée. Pas de dommages à signaler.
— Bien.
Sax coupa la communication. Encore quelques passages et Deimos serait au-dessus de Clarke, et le câble n’aurait plus à l’esquiver. Entre-temps, et pour autant que l’IA de navigation croie au danger, comme maintenant, tout irait bien.
Sax était partagé à ce propos. Desmond avait dit qu’il serait heureux de voir retomber le câble. Mais peu nombreux étaient ceux qui étaient d’accord avec lui. Sax avait décidé d’éviter toute action unilatérale dans cette affaire, puisqu’il n’avait aucune certitude quant à ce lien avec la Terre. Mieux valait limiter ses actions unilatérales aux choses dont il était certain. C’est pourquoi, se penchant en avant, il planta une nouvelle graine.
NEUVIÈME PARTIE
L’impulsion du moment
1
Habiter un pays nouveau est toujours un défi. Dès qu’ils eurent mis sous tente Nirgal Vallis, Séparation de l’Atmosphère installa certains de ses plus grands aérateurs mésocosmiques, et bientôt la tente fut sous une atmosphère de 500 millibars composée d’un mélange azote-oxygène-argon qui avait été pris et filtré dans l’air ambiant, à 240 millibars. Et les colons commencèrent à affluer. Ils venaient du Caire et de Senzeni Na, de tous les points des deux mondes.
Au début, les gens vécurent dans des caravanes, près de petites serres mobiles. Ils travaillèrent la terre du canyon avec des charrues et des bactéries, et ils utilisèrent les serres pour faire lever les pousses, les arbres et les bambous qui leur serviraient plus tard à construire leurs maisons, et les plantes du désert qui pousseraient autour des fermes. Les argiles de smectite du plancher du canyon constituaient une excellente base, même s’ils devaient y apporter le biote, l’azote, le potassium – mais le phosphore, lui, ne manquait pas, et ils disposaient de plus de sels qu’ils n’en avaient besoin, comme d’habitude.
Ils passèrent ainsi les premières semaines à amender le sol, à faire des semis sous serres et à planter des espèces halophytes résistantes propres au désert. Ils faisaient commerce dans toute la vallée, et de petits marchés apparurent presque dès leur arrivée. Des pistes reliaient les fermes, et une route suivait le centre de la vallée, parallèlement à la rivière. Il n’y avait pas d’aquifère en haut de Nirgal Vallis, et c’était un pipeline de Marineris qui amenait l’eau nécessaire à l’alimentation d’un petit ruisseau. L’eau était captée à la Porte d’Uzboï et renvoyée vers le haut de la vallée sous tente.
Les fermes faisaient chacune un demi-hectare, et chacun essayait de tirer sa subsistance de cet espace. Nombreux étaient ceux qui divisaient leur terrain en six champs miniatures, ce qui permettait une rotation culture/pâturage à chaque saison. Ils avaient tous leurs propres théories agricoles et d’amendement du terrain. Une majorité développait des cultures de rapport immédiat, d’arbres fruitiers, nucifères ou de bois de construction. Beaucoup élevaient des poulets, quelques-uns des chèvres, des moutons, des vaches et des cochons. Les vaches étaient de race naine, à peine plus grandes que les cochons.
Ils essayaient d’installer les fermes près du cours d’eau, pour maintenir les terrains du haut, plus rudes, à l’état sauvage. Ils introduisirent des espèces animales des déserts du Sud-Ouest américain. Des lézards, des tortues et des lièvres se montraient un peu partout, des coyotes, des chats sauvages et des faucons commençaient à attaquer les poulets et les moutons. Ils furent menacés par une surpopulation de lézards alligators, puis de crapauds. La population se stabilisa lentement, mais les fluctuations étaient fréquentes. Les plantes se propageaient maintenant d’elles-mêmes. La vie semblait être née naturellement dans le canyon. Mais les murailles de rocher rouge se dressaient, immuables et ravinées, au-dessus du petit monde irrigué.
Le samedi était jour de marché et les gens affluaient vers les hameaux, entassés dans des pick-ups. Un matin du début de l’hiver 42, ils se rassemblèrent à Playa Blanca, sous un ciel lourd de nuages sombres, pour vendre des légumes tardifs, des produits laitiers et des œufs.
« Vous savez comment reconnaître les œufs qui ont un poussin dedans ? Vous les mettez tous ensemble dans une bassine pleine d’eau et vous attendez que la surface soit absolument calme. Les œufs qui tremblent un tout petit peu sont ceux qui ont un poussin dedans. Vous n’avez plus qu’à les remettre sous les poules et manger les autres. »
« Un mètre-cube de péroxyde d’hydrogène, c’est comme douze cents kilowatt heures ! En plus, ça pèse une tonne et demie. Impossible que vous ayez besoin de tout ça. »
« Nous travaillons avec le Centro de Educacion y Tecnologia du Chili. Ils ont fait un boulot superbe sur la rotation. Incroyable. Venez donc voir. »
« Nous avons aussi des abeilles. »
« Maja est népalais, Bahram est farsi, Mawrth est gallois. Oui, je sais que j’ai l’air de bafouiller, mais c’est parce que je ne prononce pas bien. Le gallois, c’est toujours bizarre. Mawrth, ça doit donner Moth, ou Mort, ou Mars. »
Puis, la nouvelle se répandit dans tout le marché :
« Nirgal est ici ! Nirgal est ici ! Il va prononcer un discours au pavillon… »
Nirgal était bel et bien arrivé. Il précédait d’un pas rapide une foule de plus en plus dense, saluant ses vieux amis et serrant toutes les mains qui se tendaient vers lui. Tous voulaient le suivre. Ils se bousculèrent dans le pavillon et sur le terrain de volley-ball, à l’extrémité ouest du marché. Des cris d’enthousiasme montèrent de la foule frénétique.
Nirgal s’installa sur un banc et leur parla de leur vallée, des autres régions sous tente qui s’étaient créées sur Mars et de ce que tout cela signifiait. Mais, à l’instant précis où il passait à la situation des deux mondes, la tempête éclata. Les premiers éclairs éteignirent les barres luminescentes et, en succession rapide, ils eurent droit à la pluie, à la neige, à la grêle, puis à la boue.