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Elle atteignit les jardins de pierre sans même avoir vu les rues étroites de la vieille ville. C’était comme ça que les vieux finissaient : en oubliant les événements récents, parce qu’ils ne les avaient pas vus en premier lieu. Le souvenir se perdait avant même de se former, parce que l’esprit se focalisait trop sur le passé.

Vlad, Ursula, Marina et Sax étaient assis sur un banc du parc, en face des premiers bâtiments de Sabishii, encore en usage mais surtout fréquentés par les canards et les oies. L’étang et son pont, les berges de bambous et de rocaille sortaient tout droit d’une gravure sur bois ou d’une peinture sur soie : un cliché. Au-delà de la tente, le grand nuage blanc thermique du mohole se gonflait dans le ciel, plus dense que jamais. Le trou était plus profond de jour en jour et l’atmosphère plus humide.

Elle s’assit en face de ses vieux compagnons et les observa d’un air sombre. De vieux bonshommes, de vieilles mémères à la peau tachetée et ridée. Ils étaient presque comme des étrangers, des gens qu’elle n’avait encore jamais rencontrés. Mais elle connaissait bien le regard couvert et provocant de Marina, et le petit sourire de Vlad – guère surprenant chez un homme qui avait vécu conjointement avec deux femmes durant quatre-vingts ans, apparemment en harmonie et dans la plus parfaite intimité. Certains disaient que Marina et Ursula étaient un couple de lesbiennes, et Vlad une espèce de compagnon, d’animal domestique. Mais nul ne pouvait en être certain. Ursula elle aussi avait l’air heureuse, comme toujours. La tante préférée de tous. Oui… en se concentrant un peu, on pouvait les voir. Seul Sax semblait totalement différent : l’air vif, avec son nez cassé qu’il ne s’était pas encore fait redresser. Au milieu de son nouveau visage séduisant, il se dressait comme une accusation, comme si c’était elle qui lui avait fait tout ce mal, et non pas Phyllis. Il ne la regardait pas, il observait les canards avec une expression douce, comme s’il les étudiait. Le savant en plein travail. Si ce n’est qu’il était désormais un savant fou, qui détruisait tous leurs plans et qui échappait à tout discours rationnel.

Maya plissa les lèvres et se tourna vers Vlad.

— Subarashii et Amexx sont en train d’augmenter les effectifs des troupes de l’Autorité transitoire, dit-il. On a reçu un message d’Hiroko. Ils ont regroupé cette unité qui a attaqué Zygote en une sorte de corps expéditionnaire. Il se dirige actuellement vers le sud, entre Argyre et Hellas. Ils ne semblent pas savoir où se trouvent la plupart des refuges, mais ils ratissent tous les coins possibles l’un après l’autre. Ils ont investi Christianopolis et en ont fait leur base opérationnelle. Ils sont environ cinq cents, avec un armement lourd et une couverture orbitale. Hiroko dit qu’elle a du mal à empêcher Coyote, Kasei et Dao de prendre la tête des guérilleros mars-unistes pour les attaquer. Si les troupes s’en prennent à d’autres refuges, les radicaux vont certainement appeler à la contre-attaque.

C’est-à-dire, les jeunes excités de Zygote, songea Maya, amèrement. Ils ne les avaient pas réellement éduqués, tous les ectogènes et la génération sansei – ils avaient maintenant la quarantaine et une furieuse envie de se battre. Peter, Kasei et le reste de la génération nisei approchaient des soixante-dix ans, et si les choses avaient suivi un cours normal, ils auraient été depuis longtemps les leaders de ce monde. Mais ils vivaient encore dans l’ombre de leurs parents, qui avaient oublié de mourir. Que ressentaient-ils ? Comment pouvaient-ils agir ? Certains d’entre eux, peut-être, se disaient qu’une seconde révolution leur donnerait enfin leur chance. Et c’était sans doute l’unique solution. Après tout, la révolution était le domaine des jeunes.

Et les vieillards restaient assis à regarder les canards sur l’étang. Groupe sombre et sans âme.

— Que sont devenus les Chrétiens ? demanda Maya.

— Quelques-uns sont partis pour Hiranyagarbha, mais les autres sont restés.

Si les forces de l’Autorité transitoire s’emparaient des territoires du Sud, l’underground avait sans doute infiltré les villes. Mais dans quel but ? Ils étaient trop dispersés pour parvenir à secouer l’ordre des deux mondes, régi par la Terre. Soudain, Maya eut le sentiment que l’ensemble de leur projet d’indépendance n’était plus qu’un rêve, une fantaisie qui consolait les survivants décrépits d’une cause perdue.

— Tu sais pourquoi cette escalade s’est produite ? lança-t-elle en foudroyant Sax du regard. C’est parce qu’il y a eu tous ces énormes sabotages.

Sax ne parut pas l’avoir entendue.

— Quel dommage que nous ne nous soyons pas mis d’accord sur une forme d’action commune à Dorsa Brevia, dit Vlad.

— Dorsa Brevia, répéta Maya d’un ton méprisant.

— C’était une bonne idée, intervint Marina.

— Peut-être. Mais sans un plan d’action sur lequel tout le monde aurait été d’accord, cette Constitution n’était… (Maya agita la main.)… qu’un château de sable. Un jeu.

— La notion de base était que chaque groupe devait faire ce qu’il jugerait préférable, dit Vlad.

— Ça, c’était la notion de 61, protesta Maya. Et maintenant, si jamais Coyote et les radicaux se lancent dans une guérilla, nous allons nous retrouver comme en 61.

— Qu’est-ce que tu penses que nous devrions faire ? demanda Ursula avec curiosité.

— Nous devons nous en occuper nous-mêmes ! Nous mettons un plan sur pied, nous décidons de ce qu’il faut faire. Nous le transmettons à l’underground. Si nous n’assumons pas les responsabilités cette fois, alors tout ce qui suivra sera notre faute. Nous sommes les Cent Premiers, les seuls à avoir assez d’autorité pour tout déclencher. Les Sabishiiens nous aideront, et les Bogdanovistes suivront.

— Nous aurons également besoin de Praxis, dit Vlad. Et des Suisses.

— Praxis veut nous aider, insista Marina. Mais que vont dire les radicaux ?

— Il va falloir utiliser la force, fit Maya. On va leur couper le ravitaillement, disperser leurs membres…

— Ça va nous conduire à la guerre civile, protesta Ursula.

— Mais il faut bien les arrêter ! S’ils déclenchent une révolution trop tôt et que les métanationales nous tombent dessus avant que nous soyons prêts, nous sommes condamnés. Toutes ces attaques sans coordination doivent cesser. Elles ne servent à rien, elles ne font qu’accroître les niveaux de sécurité et nous rendre les choses plus difficiles encore. Des actions comme faire sauter Deimos de son orbite leur donnent seulement conscience de notre présence sans que ce soit vraiment efficace…

Sax, qui ne quittait pas les canards des yeux, déclara de sa voix étrangement musicale :