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— Il existe actuellement cent quatorze vaisseaux de transit Terre-Mars. Quarante-sept objets en termite… en orbite autour de Mars. La nouvelle Clarke est une station spatiale défendue à cent pour cent. Deimos aurait eu la même fonction. Une base militaire. Une plate-forme de tir.

— C’était une lune vide, dit Maya. Quant à ces véhicules en orbite, il faudra nous en occuper en temps voulu.

Une fois encore, il ne sembla pas l’avoir entendue. Il cilla à peine, sans quitter les canards du regard, se détournant parfois brièvement pour observer Marina.

— Ça doit être une question de décapitation, fit-elle. Comme l’ont dit Nadia, Nirgal et Art à Dorsa Brevia.

— Reste à voir si nous saurons trouver le cou, dit Vlad, sèchement.

Maya sentait sa colère envers Sax monter de minute en minute.

— Nous devrions prendre chacune des villes principales et organiser la population pour une résistance unifiée. Je veux retourner à Hellas.

— Nadia et Art sont dans Fossa Sud, dit Marina. Mais si nous voulons que cela fonctionne, nous allons avoir besoin de tous les Cent Premiers.

— Les Trente-Neuf Premiers, rectifia Sax.

— Nous aurons besoin d’Hiroko, fit Vlad, et c’est par elle que nous pourrons ramener Coyote à la raison.

— Personne n’y parviendra, dit Marina. Mais, oui, nous avons besoin d’Hiroko. Je vais aller à Dorsa Brevia pour lui parler, et nous essaierons de contrôler le Sud.

— Sax ? demanda Vlad.

Sax, arraché à sa rêverie, se tourna vers lui en clignant des yeux. Mais il n’eut pas un regard pour Maya.

— Gestion intégrée des épiphyties. On fait pousser des plantes plus résistantes au milieu des herbes. Et elles les chassent. Je vais prendre Burroughs.

Maya, furieuse devant le mépris de Sax, se leva et partit faire le tour de l’étang. Elle s’arrêta sur l’autre berge, les mains crispées sur une rambarde. Elle leva les yeux vers ses vieux camarades. De là, ils évoquaient des retraités qui radotaient sur un banc à propos de la qualité de la cuisine, du temps, des canards et du dernier tournoi d’échecs. Elle maudit Sax. Est-ce qu’il allait éternellement lui reprocher Phyllis, cette atroce femme ?…

Et soudain, elle entendit leurs voix. Aussi claires que ténues. Derrière elle, il y avait une paroi de céramique, qui faisait presque le tour complet de l’étang. Apparemment, elle constituait une sorte de galerie d’écho et elle entendait les voix des autres une fraction de seconde après qu’ils eurent bougé les lèvres.

— Quel dommage qu’Arkady n’ait pas survécu, venait de dire Vlad. Les Bogdanovistes seraient plus faciles à contrôler.

— Oui, fit Ursula. Lui et John. Et Frank.

— Frank, fit Marina avec mépris. S’il n’avait pas assassiné John, rien de tout cela ne serait arrivé.

Maya tressaillit et serra la rambarde un peu plus fort en se redressant.

— Quoi ? hurla-t-elle sans même réfléchir.

Là-bas, les autres sursautèrent et la regardèrent. Elle lâcha la rambarde et revint vers eux en courant, en trébuchant par deux fois.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? cria-t-elle à Marina en s’approchant d’eux.

Vlad et Ursula vinrent à sa rencontre. Marina, elle, demeura assise, l’air renfrogné, distante. Vlad écarta les bras et Maya l’évita pour se précipiter sur Marina.

— Qu’est-ce que tu avais en tête, hein, en disant ces choses abominables ? (Soudain, sa gorge était nouée par le chagrin.) Pourquoi ? Pourquoi ? Ce sont des Arabes qui ont tué John, tout le monde sait ça !

Marina fit une grimace et baissa la tête.

— Alors ?… insista Maya.

— C’était une façon de parler, dit Vlad, derrière elle. Frank s’efforçait de saper le travail de John à cette époque, et tu sais que c’est vrai. Certains disent qu’il a monté la Fraternité musulmane contre John, c’est tout…

— Pff ! On en a tous discuté. Ça n’a pas de sens !

C’est à cet instant qu’elle remarqua que Sax la regardait. Droit en face, avec une expression particulière, froide et quasiment indéchiffrable : il y avait dans ses yeux une lueur d’accusation, de vengeance, ou bien quoi ?… Elle avait vociféré en russe et les autres lui avaient répondu de même, et elle ne pensait pas que Sax connût le russe. Peut-être était-il seulement curieux de savoir ce qui les perturbait à ce point. Mais il y avait une telle antipathie dans son regard – comme s’il confirmait ce que Marina avait dit, l’enfonçant en elle comme un poignard !

Alors, elle se détourna et s’enfuit en courant.

Elle se retrouva devant la porte de sa chambre sans se souvenir d’avoir traversé tout Sabishii et se précipita à l’intérieur comme dans les bras de sa mère. Mais à quelques pas du lit, dans l’élégance des lambris, elle se redressa sous le choc du souvenir : celui d’une autre chambre, qui de matrice était devenue tombe, dans laquelle elle avait été piégée, toujours sous l’effet de la peur et de la colère… Pas de réponses, pas d’échappatoire, aucun moyen de fuite… Elle se pencha sur le lavabo et, cette fois, en affrontant le petit miroir, elle vit son visage, comme un portrait encadré – hagard, vieilli, avec des yeux cernés de rouge, comme ceux d’un lézard. Une image à vomir. C’était ça, très exactement : cet instant où elle avait surpris le passager clandestin de l’Ares, ce visage entrevu à travers un bocal de culture d’algues. Coyote. Une réalité, et non pas une hallucination.

Il pouvait en être ainsi de ce qu’elle avait appris à propos de Frank et de John.

Elle tenta de se rappeler. Elle lutta de toute sa volonté pour retrouver Frank Chalmers, qui il était vraiment. Cette nuit-là, à Nicosia, elle lui avait parlé. Leur rencontre avait été maladroite, tendue. Frank se comportait toujours comme s’il était agressé, rejeté… Ils s’étaient retrouvés ensemble, tous les deux, alors que John était inconscient, qu’on l’avait emporté jusqu’à la ferme, où il était mort. Jamais Frank n’aurait pu…

Mais bien sûr, il y avait toujours des mercenaires. Des gens que l’on pouvait payer pour frapper pour vous. Ce n’était pas tant que les Arabes aient pu être intéressés par l’argent – ils préféraient être payés par l’honneur, ou par une sorte de quiproquo, le genre de valeur courante que Frank distribuait comme autant de billets…

Mais elle se rappelait tellement peu ces quelques années, des éléments spécifiques. Quand elle se concentrait sur cette période, quand elle s’efforçait de se souvenir, de retrouver ces moments, elle était effrayée d’en voir émerger si peu. Des parcelles, des traces, des éclats qui subsistaient d’une civilisation entière. Elle se rappelait que, dans sa fureur, elle avait cassé une tasse de café sur une table, et que l’anse était restée sur la nappe. Comme un bagel à demi grignoté. Mais cela s’était passé où et quand ? Et avec qui ? Elle n’était sûre de rien. Et un cri s’échappa de sa gorge :

— Ahhh !

Le visage antédiluvien qu’elle avait devant elle l’écœurait, avec son expression de douleur pathétique, reptilienne. Il était tellement laid. Autrefois, elle avait été belle, elle en avait été vaniteuse, elle s’en était servi comme d’un scalpel. Et maintenant… Ses cheveux, avec les ans, étaient passés du blanc pur au gris terne. Leur structure avait sans doute changé lors du dernier traitement. Et ils s’éclaircissaient, mon Dieu ! en certains endroits. C’était répugnant. Elle avait été belle, jadis. Elle avait eu un visage royal, voluptueux… et à présent… Comme si la baronne Blixen, qui avait été si belle dans sa jeunesse, était devenue la sorcière syphilitique Isak Dinesen, pour vivre des siècles durant, comme une goule ou un zombie… Elle n’avait plus que le corps d’un lézard usé vieux de cent trente ans. Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, lézard !…