Elle revint au lavabo et ouvrit l’armoire à pharmacie. Elle trouva les ciseaux de manucure sur l’étagère du haut. Quelque part sur Mars, on fabriquait des ciseaux de manucure, en magnésium, sans doute. Elle s’en empara, tira sur une mèche de cheveux, et la coupa à ras. Les lames étaient émoussées, mais en tirant assez fort elle y arrivait. Elle faisait attention à ne pas se blesser le cuir chevelu car ce qu’il lui restait de fierté ne pourrait le supporter. La corvée fut longue, douloureuse et pénible. Mais Maya y trouva un certain réconfort, une certaine détente, à se montrer aussi méthodique dans la destruction.
Sa coupe initiale était hirsute et avait besoin d’être rectifiée, ce qui lui prit encore pas mal de temps. Une heure exactement. Mais elle n’arrivait pas à égaliser la longueur de ses cheveux. Finalement, elle prit le rasoir dans la douche et termina avec un rouleau de papier hygiénique pour éponger les coupures qui saignaient abondamment, ignorant les anciennes cicatrices qui réapparaissaient, les creux et les bosses affreux de son crâne dénudé. C’était difficile de faire ça en évitant de regarder le monstrueux visage couvert de rides qu’il y avait sur le devant de ce crâne.
Quand ce fut fini, elle contempla sans pitié le monstre dans le miroir – androgyne, usé, dément. L’aigle devenu vautour : la tête chauve, le cou décharné, les petits yeux étrécis, le nez crochu, la bouche petite et sans lèvres à la moue hostile. Et elle fixa longtemps, très longtemps ce visage hideux, ne se souvenant plus de rien à propos de Maya Toitovna. Elle était gelée dans le présent, étrangère à tout.
On frappa à la porte et elle sursauta, soudain libérée. Elle hésita, brusquement honteuse, et même effrayée. Ce fut comme si une autre partie d’elle-même coassait :
— Entrez.
La porte s’ouvrit. C’était Michel. Il s’arrêta sur le seuil.
— Eh bien ?… fit-elle en le regardant avec le sentiment d’être nue.
Il pencha la tête avec un sourire fallacieux.
— Toujours aussi belle.
Elle ne put s’empêcher de rire. Puis, assise sur son lit, elle se mit à pleurer en reniflant.
— Parfois, dit-elle en s’essuyant les yeux, parfois j’en viens à souhaiter de ne plus être Toitovna. Je suis tellement lasse. Tellement lasse de tout ce que j’ai fait.
Michel s’assit près d’elle.
— Jusqu’au bout, nous sommes soudés à nous-mêmes. C’est le prix que nous devons payer pour continuer à penser. Mais qu’est-ce que tu préférerais, être au bagne ou bien idiote ?
Elle secoua la tête.
— J’étais dans le parc avec Vlad, Ursula, Marina, et Sax qui me déteste. Je les ai regardés. Je me suis dit qu’il fallait que nous fassions quelque chose, vraiment, mais je me suis souvenue de tout – j’ai essayé de me souvenir – j’oublie tant de choses… Brusquement, nous semblions tous tellement détériorés.
— Il s’est passé beaucoup de choses.
Il posa une main sur les siennes.
— Est-ce que tu as du mal à te souvenir ? demanda Maya avec un frisson en serrant ses doigts, comme si elle s’accrochait à une bouée. Parfois, j’ai tellement peur de tout oublier. Ce qui veut dire que j’aimerais mieux me trouver au bagne plutôt qu’idiote, pour répondre à ta question. Si on oublie, on est libéré du passé, mais rien ne signifie plus rien. Alors, il n’y a plus moyen de fuir… (Elle se remit à pleurer.)… que l’on se souvienne ou que l’on oublie, la souffrance reste la même.
— Les problèmes de mémoire sont très communs à nos âges. Surtout à moyenne distance, si je puis dire. Certains exercices permettent d’améliorer cela.
— La mémoire n’est pas un muscle.
— Je sais. Mais le pouvoir de mémorisation semble s’améliorer avec l’usage. Apparemment, le simple fait de se rappeler renforce les souvenirs eux-mêmes. Et quand on y réfléchit bien, ça tient debout. Les synapses sont renforcées ou remplacées… Ce genre de chose…
— Mais alors, si l’on ne peut pas affronter ce dont on se souvient… Oh, Michel ! (Elle inspira dans un frémissement.) Ils disent… Marina dit que Frank a assassiné John. Elle l’a dit aux autres alors qu’elle pensait que je ne pouvais pas entendre, comme si c’était une vérité connue de tous ! (Elle lui serra l’épaule, comme si elle voulait lui arracher une vérité qu’il cachait.) Michel, dis-moi la vérité ! C’est ce que vous pensez tous ?…
Il secoua la tête.
— Personne ne sait ce qui s’est réellement passé.
— J’étais là ! J’étais à Nicosia, cette nuit-là, pas eux ! J’étais avec Frank quand c’est arrivé ! Il ne savait rien de ce qui s’était passé, je le jure !
Il plissa les yeux, indécis, et elle lui lança :
— Ne me regarde pas comme ça !
— Mais non, Maya. Il faut que je te dise tout ce que j’ai entendu, et j’essaie moi-même de me souvenir. Toutes sortes de rumeurs ont circulé – toutes sortes ! – à propos de ce qui s’est passé cette nuit-là. Il est exact que, d’une certaine façon, Frank a été compromis. Du moins, il était en relation avec les Saoudiens qui ont tué John. Il avait rencontré celui qui est mort le lendemain, etc.
Maya se mit à pleurer plus violemment, les mains crispées sur le ventre, le visage rivé à l’épaule de Michel.
— Je ne peux pas le supporter. Si je ne sais pas ce qui s’est passé… comment me souvenir ? Comment penser à eux ?
Il la prit dans ses bras, la serra très fort.
— Oh, Maya…
Longtemps après, elle se redressa, gagna le lavabo pour se passer de l’eau froide sur le visage en évitant soigneusement de rencontrer son reflet dans le miroir. Elle retourna jusqu’à son lit et se rassit, terrassée, une fatigue noire au creux de chacun de ses muscles.
Michel lui prit à nouveau la main.
— Je me demande si cela ne te ferait pas du bien de savoir. Ou du moins, d’en apprendre autant que possible. D’enquêter, tu vois. De lire ce qu’on a écrit au sujet de John et de Frank. Parce qu’il existe des livres sur eux, à présent, bien sûr. Tu devrais poser des questions à ceux qui se trouvaient à Nicosia, en particulier aux Arabes qui ont vu Selim el-Hayil avant sa mort. Ce genre de chose. Ça te redonnerait une sorte de contrôle sur toi-même, tu comprends. Ça ne serait pas exactement se souvenir de tout, mais ça ne serait pas oublier non plus. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n’est pas la seule alternative. Nous devons assumer notre passé, comprends-tu ? Il faut que nous en fassions une part de ce que nous sommes devenus par un acte simple d’imagination. Un acte créatif, actif. Et non pas un simple processus. Mais je te connais, et tu es toujours meilleure quand tu es active, quand tu disposes d’un petit peu de contrôle.
— Je ne sais pas si j’en serai capable. Mais je ne peux pas supporter de ne pas savoir. En même temps, j’ai peur de savoir. Je ne veux pas savoir. Surtout si c’est vrai.
— Essaie de voir ce que tu éprouves, suggéra Michel. Essaie vraiment. Étant donné que les deux choix sont aussi douloureux l’un que l’autre, il est possible que tu préfères l’action.
— Bien.
Elle renifla et promena son regard autour de la chambre. De l’autre côté du miroir, un meurtrier armé d’une hache la dévisageait.
— Mon Dieu ! Je suis tellement laide ! s’écria-t-elle, au bord de la nausée.
Michel se leva, s’approcha du miroir.