— Il existe un phénomène que nous appelons désordre dysmorphique du corps. C’est en rapport avec d’autres désordres de type obsessionnel-compulsif. Avec un état dépressif. J’ai remarqué ces signes chez toi depuis quelque temps.
— C’est aujourd’hui mon anniversaire.
— Mmm… Oui, c’est curable.
— Les anniversaires ?
— Le désordre dysmorphique corporel.
— Je ne veux pas prendre de drogues.
Il jeta une serviette sur le miroir avant de se retourner vers elle.
— Que veux-tu dire ? Il peut s’agir d’un simple manque de sérotonine. Une insuffisance biochimique. Une maladie passagère. Pas de quoi avoir honte. Nous prenons tous des drogues. La clomipramine serait très utile dans ton cas.
— Je vais y réfléchir.
— Et plus de miroir.
— Je ne suis plus une enfant ! gronda-t-elle. Je sais à quoi je ressemble !
Elle bondit du lit et arracha la serviette du miroir. Comme un vautour reptilien fou, un ptérodactyle féroce – c’était assez impressionnant, en fait.
Il haussa les épaules avec un petit sourire. Elle aurait voulu l’embrasser en cet instant, ou lui cogner dessus. Il aimait tellement les lézards.
Elle secoua la tête pour essayer de s’éclaircir les idées.
— Bien. De l’action, tu as dit. Je préfère sans doute ça à l’alternative, vu la situation dans laquelle nous sommes. (Elle lui révéla les informations qu’ils avaient reçues du Sud et les propositions qu’elle avait faites aux autres.) Ils me mettent vraiment en colère. Ils attendent que le désastre leur retombe dessus, c’est tout. Tous sauf Sax, qui fait n’importe quoi avec ses sabotages, sans consulter personne, sauf ces imbéciles… Il faut que nous travaillions en coordination !
— Très bien, fit Michel d’un ton enthousiaste. Je suis d’accord. On en a besoin.
Elle le scruta.
— Est-ce que tu serais prêt à m’accompagner jusqu’au Bassin d’Hellas ?
Il sourit. Avec un plaisir authentique et pur. Il était ravi qu’elle lui ait demandé cela ! Elle sentit son cœur frémir.
— Mais oui. J’ai du boulot à terminer ici, mais ça peut aller très vite. Quelques semaines, c’est tout.
Il lui souriait encore. Il l’aimait, elle le voyait : non pas seulement en tant qu’ami ou psychanalyste, mais en tant qu’homme, en tant qu’amant. Pourtant, il gardait en lui une certaine distance, la distance de Michel, un reste du psychothérapeute qu’il était. Et elle pouvait continuer à respirer, ainsi. Tout en se sentant aimée. Tout en ayant un ami.
— Ainsi, tu peux encore supporter d’être avec moi, même avec l’image que je présente aujourd’hui…
— Oh, Maya… (Il rit.) Oui, tu es encore belle, si tu veux que je te le dise. Mais tu le sais, Dieu merci. (Il la serra entre ses bras avant de reculer.) C’est un petit peu austère. Mais ça ira.
— Et personne ne me reconnaîtra.
— Aucun de ceux qui ne te connaissent pas. (Il se leva.) Viens. Est-ce que tu as faim ?
— Oui. Donne-moi le temps de me changer.
Il s’assit sur le lit en l’observant. En s’imprégnant d’elle, vieux bouc qu’il était. Son corps avait encore un aspect humain, ce qui était extraordinaire, très féminin, même à cet âge ridiculement posthume. Si elle s’était avancée sur lui en lui offrant ses seins, il se dit qu’il les aurait sucés comme un enfant. Elle s’habillait, son esprit se réveillait, il montait du fond. C’était le meilleur moment de l’onde sinusoïdale, pareil au solstice d’hiver du paléolithique, cet instant de soulagement où l’on sait avec certitude que le soleil reviendra un jour.
— C’est très bien, dit Michel. Maya, nous avons besoin de toi pour diriger, tu le sais. Tu as l’autorité qui convient. L’autorité naturelle. Et c’est une bonne chose que de répartir les tâches pour que tu te concentres sur Hellas. C’est un excellent plan. Mais tu sais : il te faudra bien plus que de la colère.
Elle enfila un sweater (sensation bizarre, avec son cuir chevelu tout nu), et le contempla, surprise. Il leva un doigt en signe d’avertissement.
— Ta colère sera utile, mais elle ne représente pas l’essentiel. Frank n’était fait que de colère, tu te rappelles ? Et tu sais où ça l’a conduit. Non seulement tu vas devoir te battre contre ce que tu hais, mais aussi pour ce que tu aimes, comprends-tu ? Donc, il va falloir que tu découvres ce que tu aimes. Il faudra que tu t’en souviennes, ou que tu crées…
— Oui, oui, fit-elle, soudain agacée. Je t’aime, mais tais-toi, maintenant. (Elle redressa le menton.) Allons manger.
3
Le train qui allait de Sabishii jusqu’à la piste principale Burroughs-Hellas ne comportait qu’une petite locomotive et trois wagons de voyageurs, tous à demi pleins. Maya alla s’installer dans le tout dernier, au fond. Les gens levèrent le regard sur elle, mais très brièvement. Aucun d’eux ne parut s’offusquer de son crâne rasé. Après tout, les femmes vautours étaient nombreuses sur Mars, et ici même, dans ce train. Elles portaient des combinaisons de travail de couleur rouille, cobalt ou vert pâle, elles étaient toutes vieilles et ravagées par les UV. Les anciens de Mars constituaient une espèce de cliché depuis les tout premiers âges : ils avaient tout vu et ils étaient toujours prêts à vous arracher des larmes avec leurs récits de tempêtes de poussière et de sas bloqués.
C’était aussi bien. Elle préférait ça plutôt que de voir les gens s’agiter sur son passage en s’exclamant : « Voilà Toitovna ! » Pourtant, elle se sentait laide, reléguée. Ce qui était stupide. Elle avait besoin qu’on l’oublie. Et sa laideur lui était utile : le monde a tendance à oublier la laideur. Très efficace.
Elle se tassa dans son siège tout en regardant vers l’avant. Apparemment, un contingent de touristes japonais venus de la Terre avait débarqué à Sabishii. Ils étaient tous entassés sur les sièges avant et bavardaient en contemplant le paysage avec leurs lunettes vidéo, enregistrant la moindre seconde de leur balade, des enregistrements que personne ne regarderait jamais.
Le train démarra lentement et ils s’éloignèrent de Sabishii, qui était encore une petite ville sous tente installée entre les collines. Mais le terrain en mamelons qui s’étendait entre la ville et la piste principale offrait le spectacle de rochers pointus gravés et de petits refuges creusés dans les falaises. Toutes les parois orientées vers le nord étaient encore incrustées de la neige des premières tempêtes automnales, et les mares gelées leur renvoyaient les éclairs du soleil. Les bosquets sombres et ras étaient tous dérivés des anciens plants venus d’Hokkaido et donnaient au paysage un aspect épineux, noir et vert : une collection de jardins bonsaï, chacun d’eux constituant une île sur la mer chaotique de rochers brisés.
Naturellement, les touristes japonais trouvaient cette vision enchanteresse. Il était également possible qu’ils soient de nouveaux immigrants installés à Burroughs et qu’ils visitent Sabishii, le premier site de débarquement japonais sur Mars. Comme s’ils venaient de Tokyo pour découvrir Kyoto. À moins qu’ils fussent natifs de Mars et n’aient jamais vu le Japon. Elle ne le saurait avec certitude que lorsqu’elle les verrait marcher. Mais cela, après tout, n’avait guère d’importance.
La piste passait immédiatement au nord du cratère Jarry-Desloges qui, de l’extérieur, n’était qu’une large colline aplatie. Le tablier était un grand éventail de débris enneigés, semé d’arbres rampants et d’un tapis bigarré de lichens vert foncé et colorés, de bruyères et de fleurs alpestres. Chaque espèce avait sa signature en couleurs, et le champ tout entier était jonché de blocs de roc qui étaient retombés du ciel lors de la formation du cratère. Ce qui donnait l’impression d’un champ de rocaille rouge qui aurait été inondé du dessous par une marée arc-en-ciel.