Elle appela de nouveau l’index et parcourut la liste des entrées biographiques. Elle repéra un article : Promesses brisées : Frank Chalmers et le NSC. Elle tapa le code et le texte apparut. Elle le déroula jusqu’à lire son nom.
Tout comme bien des gens qui affrontent des problèmes fondamentaux dans leur vie, Chalmers, durant ses années de Floride, remplit ses journées par une activité incessante. S’il n’avait pas un instant pour se reposer, du matin au soir, il n’avait donc pas un instant pour penser. Cette stratégie lui avait toujours réussi depuis ses années de collège, quand, en plus des cours, il avait consacré près de vingt heures par semaine à un programme d’alphabétisation dans la région de Jacksonville Beach. À Boston, ses responsabilités universitaires avaient fait de lui ce qu’un de ses collègues a défini comme « un homme invisible », et nous en savons moins sur cette période de sa vie que sur toute autre. Pendant sa première année à Boston, il n’avait pas d’adresse, rien qu’une boîte postale, et certains témoignages rapportent qu’il vécut principalement dans sa voiture durant ce premier hiver. Il dormait sur la banquette arrière et utilisait les douches du gymnase du campus. Il ne retrouva une adresse que lorsqu’il eut réussi à se faire transférer au MIT…
Maya tapa « avance rapide ».
Le programme de génie civil du NSC marqua son retour aux fonctions sociales qui avaient comblé tant d’heures de sa période Jacksonville. La côte de Pensacola, au début du vingt et unième siècle, était l’un des lieux les plus déshérités d’Amérique, avec l’immigration caraïbe, la fermeture des bases militaires et le passage du cyclone Dale qui s’étaient combinés pour provoquer une misère noire. Un ancien employé du NSC a pu dire : « C’était comme si on travaillait en Afrique. » C’est durant les trois années qu’il passa à Pensacola que Chalmers prend pour nous sa dimension sociale véritable. Il réussit à rassembler des fonds pour lancer de nouveaux chantiers dont l’impact fut énorme sur tout le littoral et sauva des milliers de gens qui vivaient dans des abris de fortune après le passage de Dale. Le Fonds d’aide fédérale à la construction et à la formation dans les métiers de la construction avait pour but d’apprendre aux gens à construire leurs logements et à mettre à profit plus tard, et ailleurs, leur nouvelle formation. Ces programmes furent accueillis avec enthousiasme parmi les déshérités, mais très mal considérés par l’industrie locale du bâtiment, qui ressentit cette intervention fédérale comme une nouvelle intrusion du gouvernement dans les affaires privées, l’accusant de s’en prendre à son gagne-pain. Chalmers dut donc faire face à une campagne de controverses et, dans ces premières années du nouveau siècle, il se manifesta souvent dans les médias de la région pour défendre avec enthousiasme son programme, qu’il présentait comme faisant partie d’un immense effort populaire d’action sociale. À la demande du Fort Walton Beach Journal, il écrivit dans un éditorial : « La solution évidente au marasme dans lequel nous sommes est d’employer toutes nos énergies à résoudre ce problème et à y travailler de manière systématique. Nous avons besoin de construire des écoles pour apprendre à lire à nos enfants, pour qu’ils deviennent des médecins qui nous guériront, des avocats qui nous défendront, afin que le partage soit équitable. Nous avons besoin de bâtir nos maisons et nos fermes, et de nous nourrir par nos propres moyens. » Il réussit à communiquer son enthousiasme à la plupart de ceux qui avaient été engagés par la branche locale du NSC. Les résultats obtenus à Pensacola et à Fort Walton Beach lui valurent des subventions plus importantes de Washington, ainsi que des primes des sociétés participantes. Au point culminant du programme, en 2004, le NSC de Pensacola Coast employait vingt mille personnes et était l’un des facteurs essentiels de ce que l’on appela « la Renaissance du Golfe ». Le mariage de Chalmers avec Priscilla Jones, fille d’une vieille famille fortunée de Panama City, parut être alors le symbole de cette nouvelle synthèse de la pauvreté et des privilèges en Floride, et le couple fut très en vue dans la société de la côte pendant deux ans.
L’accession au pouvoir de l’administration Ellis en 2004 mit un terme à cette période. Cette élection marqua l’un des grands revers de l’équilibre politique américain : l’ère progressiste des années 90 cédait devant ce que l’on décrivit comme une réaction de la classe moyenne contre l’immigration massive du début du siècle, phénomène que l’on accusait ouvertement d’être responsable de la croissance zéro.
La dissolution brutale du NSC fut l’une des premières décisions de l’administration Ellis. Chalmers passa deux mois à Washington à témoigner devant les sous-comités de la Chambre et du Sénat pour tenter de soutenir le vote d’un amendement destiné à relancer le programme. Il joua un rôle déterminant dans la rédaction de cet amendement, l’Acte de Nakamura, mais deux sénateurs démocrates de Floride et un représentant du Congrès du district de Pensacola refusèrent de le voter, et le Congrès ne fut pas en mesure de s’opposer au veto. Le programme, selon la nouvelle administration, « menaçait les valeurs du marché », et on y mit un terme. L’inculpation et l’arrestation de dix-neuf représentants du Congrès (y compris celui de Pensacola) pour trafic d’influence dans le secteur de la construction n’intervinrent que huit ans plus tard. Mais le NSC, alors, était mort et ses vétérans dispersés. Le président Ellis devait déclarer : « Le NSC a atteint ses objectifs dans la période où il était nécessaire. Mais maintenant, son temps est passé. »
Pour Frank Chalmers, ce fut l’heure de la rupture. Il se retira de la vie publique. Lui et Priscilla déménagèrent pour Huntsville, et leur union n’y survécut pas. Priscilla se remaria très vite avec un ami de sa famille qu’elle avait connu avant l’arrivée de Chalmers. À Washington, Chalmers s’installa dans une existence austère dans laquelle la NASA paraissait être son unique sujet d’intérêt. Il était connu pour ses journées de dix-huit heures et la part énorme qu’il avait dans les succès de la NASA. Ce qui le rendit célèbre à l’échelle nationale, mais personne, à la NASA ou dans les sphères de Washington, ne pouvait prétendre le connaître vraiment. Ses programmes surchargés et ses longues heures de travail lui servaient à nouveau de masque. Un masque derrière lequel l’artisan social idéaliste du Golfe disparut pour de bon.
Une brusque agitation à l’avant du wagon obligea Maya à lever les yeux. Les Japonais venaient tous de se lever en même temps et descendaient leurs bagages. Il était évident maintenant qu’ils étaient originaires de Burroughs : la plupart mesuraient près de deux mètres. Dégingandés, riant de toutes leurs dents, avec les mêmes cheveux drus noirs et brillants. Que ce fut à cause de la gravité, de l’alimentation, de n’importe quoi, les gens, sur Mars, devenaient plus grands. Ces Japonais rappelaient à Maya les ectogènes de Zygote, ces gamins bizarres qui avaient poussé comme des herbes folles… Et qui étaient à présent dispersés sur toute la planète, ayant oublié leur petit monde originel, comme tant d’autres avant eux.