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Elle grimaça et, obéissant à une brusque impulsion, elle tapa sur son lutrin pour appeler des illustrations. Une photo de Frank à vingt-trois ans, alors qu’il commençait à travailler pour le NSC : un jeune homme brun au sourire assuré, qui semblait regarder le monde avant de l’invectiver, pour lui apprendre ce qu’il ignorait encore. Si jeune ! Si jeune et confiant. Au premier regard, Maya mit cela sur le compte de l’innocence de la jeunesse, mais en fait le visage ne semblait pas innocent. Il n’avait pas eu une enfance innocente. C’était un battant, qui avait su trouver sa méthode, et qui gagnait. Une force difficile à vaincre. C’était ce que semblait dire son sourire.

Mais si tu shootes sur le monde, tu te casses le pied. Comme on disait dans le Kamchatka, se souvint Maya.

Le train ralentit et s’arrêta doucement. Ils étaient à la gare de Fournier, où la ligne de Sabishii rejoignait la grande piste Burroughs-Hellas.

Les Japonais descendirent, Maya éteignit son lutrin et leur emboîta le pas. La gare était une simple petite tente, au sud du cratère Fournier : un simple dôme en T sous lequel couraient les lignes et les quais. Toute une foule se pressait sur les trois niveaux de la gare : des groupes et des gens seuls, pour la plupart en combinaison de travail. Mais Maya en remarqua certains en costume ou en uniforme de telle ou telle métanationale, ou en tenue de vacances négligée, c’est-à-dire en pantalon flottant, blouse et mocassins.

Maya trouva le spectacle un peu alarmant : il y avait trop de gens ici, et elle se perdit d’un pas incertain entre les kiosques et les cafés qui s’alignaient au long des quais. Personne ne s’arrêta au passage de ce vieil androgyne chauve. Elle circulait entre tous ces étrangers et sentait la caresse de la brise artificielle sur son cuir chevelu. Elle prit place au début de la queue pour le prochain train en direction du sud, et la photo du lutrin ne cessait de tourner dans son esprit. Il était si jeune ! Est-ce qu’ils avaient tous été aussi jeunes ?…

À une heure, le train arriva du nord en sifflant et s’arrêta devant le quai. Des gardes de la sécurité surgirent de leur poste, près des cafés, et sous leur regard morose, elle posa son poignet sur un vérificateur portable avant de monter dans une voiture. Une nouvelle procédure, très simple. Mais, en s’asseyant, elle sentit les battements accélérés de son cœur. À l’évidence, les Sabishiiens, avec l’aide des Suisses, avaient réussi à circonvenir le nouveau système de l’Autorité, et la puce de son bloc-poignet contenait à présent des informations différentes de celles de 61. Mais elle ne se fiait pas à ce monde de sécurité et de cryptographie, et même si l’alarme n’avait pas sonné dans un système qui n’hésiterait pas à la traquer le moment venu, elle avait quelques raisons d’avoir peur – elle était Maya Toitovna, l’une des femmes les plus célèbres de l’histoire, l’une des criminelles les plus recherchées sur Mars. Et les passagers avaient levé les yeux sur elle quand elle avait descendu la travée centrale, nue sous sa combinaison de coton bleu.

Nue mais invisible, parce que irregardable. Et la vérité, c’était qu’au moins la moitié des passagers semblaient aussi vieux qu’elle : des vétérans martiens qui paraissaient soixante-dix ans mais qui pouvaient en avoir deux fois plus, usés, ridés, les cheveux gris ou chauves, irradiés, dispersés entre les jeunes indigènes de la planète comme des feuilles d’automne sur un gazon frais. Et elle crut remarquer parmi eux Spencer Jackson. En jetant son bagage avec les autres, elle porta son regard à trois rangées de là. Le crâne dénudé du personnage ne lui apprenait pas grand-chose, mais elle était presque certaine que c’était bien Jackson. Sale coup. Par principe, les Cent Premiers (désormais les Trente-Neuf Premiers) s’arrangeaient pour ne pas voyager ensemble. Mais il existait toujours un risque qu’ils se rencontrent par hasard.

Elle s’était installée près de la fenêtre et se demandait ce qu’il faisait. La dernière fois qu’elle avait entendu parler de Spencer, lui et Sax formaient une équipe technologique dans le mohole de Vishniac. Ils mettaient au point des armes nouvelles à propos desquelles ils étaient très discrets, du moins selon Vlad. Donc, il faisait partie de la bande de hors-la-loi cinglés que Sax avait rassemblée pour ses opérations d’écosabotage. Plus ou moins, en tout cas. Ça ne lui ressemblait pas, et elle se demanda s’il n’était pas cette influence modératrice qu’ils avaient tous remarquée dans les dernières activités de Sax. Est-ce qu’il se rendait à Hellas, ou bien regagnait-il les refuges du Sud ? Ça… elle devrait attendre Hellas pour le découvrir, vu que le protocole exigeait qu’ils s’ignorent jusqu’à ce qu’ils se retrouvent en privé.

Donc, elle ignora Spencer, si c’était bien lui, de même que les autres passagers. La place voisine était libre. En face d’elle, Maya avait deux quinquagénaires en costume. Des émigrants, apparemment, tout comme les deux autres qui étaient installés de l’autre côté de la travée. Tandis que le train quittait la gare, ils se mirent à discuter d’un jeu auquel ils avaient participé.

« Il a fait un coup d’un mile ! Il a eu de la chance de retrouver sa balle ! » Vraisemblablement, il s’agissait de golf. Des Américains, probablement. Des cadres de métanationales qui allaient en inspection sur les sites d’Hellas, mais qui n’en dirent pas plus. Maya reprit son lutrin et mit son casque d’écoute. Elle appela la Novy Pravda et regarda les minuscules images émises depuis Moscou. Elle avait du mal à se concentrer sur les voix, qui avaient un effet soporifique. Le train filait vers le sud. Le commentateur déplorait le développement du conflit entre Armscor et Subarashii à propos des clauses du plan de développement sibérien. Des larmes de crocodiles étant donné que le gouvernement russe espérait depuis des années voir les deux géants s’affronter afin de créer une situation d’enchère pour les champs pétrolifères, ce qui était préférable à un front métanational uni qui dicterait ses propres clauses et braderait les gisements pour rien. Il était d’ailleurs surprenant que ces deux métanats aient contrevenu à la règle. Maya n’osait pas espérer que cette situation persiste. Les métanats avaient tout intérêt à souder leurs efforts pour disposer des ressources sans avoir à combattre. Si elles se querellaient, le fragile équilibre du pouvoir pourrait céder et retomber sur elles, une éventualité dont elles avaient certainement conscience.

Vaguement somnolente, elle se laissa aller sur l’appuie-tête en regardant défiler le paysage. Ils descendaient vers le fond de la cuvette de Iapygia, et la vue se déployait vers le sud-ouest. Elle lui rappelait la limite de la taïga sur la toundra sibérienne qu’elle avait entrevue aux infos de Moscou – une pente fendue par le gel, couverte de rochers pris dans la neige et la glace, marqués de lichens et de mousses amorphes dans les tons olive et kaki, de cactées corail et d’arbustes nains réfugiés dans les moindres creux. Une vallée au fond plat était tapissée de pingos qui évoquaient une poussée d’acné, tachetés de boue. Maya s’endormit un instant.

Elle s’éveilla avec, dans l’esprit, le visage de Frank à vingt-trois ans. Elle eut une pensée floue pour ce qu’elle avait lu à son sujet, essayant de recoller les fragments pour avoir une image. Le père : qu’est-ce qui avait pu le pousser à s’inscrire aux Alcooliques anonymes trois fois pour les quitter deux fois (ou bien était-ce trois ?…). Cela sonnait mal. Et ensuite, comme en réponse à sa question, elle pensa au Frank intoxiqué par le travail qu’elle avait connu, même si le travail semblait un idéal peu Frank Chalmersiste. Le Frank qu’elle avait connu ne croyait pas à la justice sociale. Politiquement, c’était un pessimiste, engagé dans une perpétuelle action d’arrière-garde pour empêcher le pire de s’aggraver encore. Une carrière vouée à limiter les dégâts – et, selon certains, à se pousser dans le monde. Sans doute vrai. Bien qu’elle ait toujours pensé qu’il ne visait le pouvoir que pour mieux limiter les dégâts. Mais il était impossible de distinguer une motivation de l’autre, tant elles étaient mêlées, comme les rochers et la mousse dans la cuvette. Le pouvoir avait bien des facettes.