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— Identité, s’il vous plaît.

Il portait un badge d’identification, avec photo et dosimètre, et l’insigne « Autorité transitoire des Nations unies ». C’était un jeune immigrant d’environ vingt-cinq ans, au visage mince, quoiqu’il parût plus fatigué que sur sa photo d’identité. Il se tourna vers la femme qui se trouvait derrière lui.

— J’aime beaucoup le veau au parmesan qu’ils font, dit-il.

Maya sentit le contact tiède du lecteur sur son poignet. La femme l’observait attentivement. Maya l’ignora et se contenta de regarder son poignet. Elle aurait tellement aimé avoir une arme. Puis elle se tourna vers l’œil de l’identificateur vocal-visuel.

— Quelle est votre destination ? demanda le jeune policier.

— Odessa.

Le silence s’établit durant un instant.

Puis un bip aigu.

— Bon séjour.

Ils s’éloignèrent.

Maya lutta pour retrouver son souffle. Les lecteurs de poignet prenaient en même temps votre pouls, et s’il dépassait cent dix, ils l’inscrivaient sur l’applicateur. En un sens, c’était un détecteur de mensonge. Apparemment, elle était restée au-dessous de la limite. Mais sa voix et ses rétines n’avaient pas changé. Son passeport suisse devait être particulièrement solide pour tromper les lecteurs, du moins dans ce dispositif de sécurité. Est-ce que les Suisses en étaient seuls responsables, ou bien les Sabishiiens, ou encore Coyote, Sax, ou quelque force qu’elle ignorait ?… Ou bien avait-elle été repérée mais non arrêtée pour qu’on la suive et en apprenne plus sur les Cent en fuite ? L’idée semblait tout aussi possible que celle de circonvenir les grandes banques de données.

Mais pour le moment, on la laissait tranquille. Les policiers étaient partis. Elle tapota sur son lutrin et, sans vraiment réfléchir, elle rappela l’article qu’elle avait commencé à lire. Michel avait raison : en se plongeant là-dedans, elle se sentait dure, résistante. Toutes ces théories expliquaient la mort de John Boone. Il avait été assassiné, et voilà qu’elle était contrôlée par la police alors qu’elle voyageait sur Mars dans un train ordinaire. Difficile de ne pas penser qu’il y avait là une relation de cause à effet. Si John avait vécu, les choses seraient différentes.

Cette nuit-là, pratiquement tous les habitants de Nicosia ont été accusés d’avoir participé au meurtre, et évidemment les principaux acteurs : Russell et Hoyle, sur la base de leurs désaccords absolus sur la politique des Mars-Unistes ; Toitovna, pour une querelle d’amoureux ; et tous les groupes ethniques ou nationaux de Nicosia à cause de querelles politiques, réelles ou imaginaires. Mais il est certain qu’au fil des années le suspect numéro un est devenu Frank Chalmers. Bien qu’il ait été remarqué en compagnie de Toitovna au moment de l’attentat (ce qui, selon certaines théories, désigne Toitovna comme un instrument ou une complice), ses accointances avec les Égyptiens et les Saoudiens se trouvant à Nicosia cette nuit-là ainsi que ses conflits perpétuels avec Boone le désignent comme le responsable essentiel du meurtre. Il n’y a quasiment personne pour nier que Selim el-Hayil ait été le leader des trois Arabes qui ont avoué avant leur assassinat ! suicide. Mais cela ne fait qu’ajouter au dossier de Chalmers, qui avait des rapports étroits avec el-Hayil. Des rapports confidentiels et autres documents font tous état de la présence du « passager clandestin » à Nicosia, qui aurait surpris Chalmers et el-Hayil en grande conversation cette nuit-là. Etant donné que le « passager clandestin » est un mécanisme mythique par lequel les gens transmettent leur perception anonyme du Martien commun, il est possible que ces rapports émanent de personnes qui ne tenaient pas à être identifiées comme témoins.

Quant aux faits réels, nous pouvons seulement dire qu’el-Hayil était dans la phase ultime d’un paroxysme fatal lorsqu’il fit irruption dans l’hôtel qu’occupaient les Égyptiens, pour confesser le meurtre de Boone, en affirmant qu’il en avait été l’instigateur, mais qu’il avait été aidé par Rashid Abou et Buland Besseisso, de la faction Ahad. Zeyk Al-Haj transmit les enregistrements de cette confession à la police de l’AMONU dès le lendemain. Les cadavres d’Abou et Besseisso furent retrouvés plus tard dans l’après-midi, dans une chambre de la médina. Ils avaient été empoisonnés par des coagulants qu’ils s’étaient administrés eux-mêmes. Les véritables meurtriers de Boone étaient donc morts. Pourquoi ont-ils commis cet acte, et avec qui, nous ne le saurons jamais vraiment. Ce n’est pas la première fois qu’une telle situation se présente, et sans doute pas la dernière. Car l’histoire, hélas, est aussi imparfaite que la mémoire humaine, et nous dissimulons autant que nous découvrons.

* * *

En faisant défiler les notes de bas de page, Maya fut frappée par l’ampleur du sujet, dont des historiens, des professeurs et des fanas de la conspiration de tous bords avaient débattu. Avec un frisson de dégoût, elle éteignit le lutrin, se tourna vers la fenêtre et ferma les yeux, serrant les paupières, pour essayer de retrouver le Frank et le John qu’elle avait connus. Durant des années, elle avait rarement pensé à John, car son chagrin était trop intense. De façon différente, elle s’était refusée à penser à Frank. Mais aujourd’hui, elle aurait voulu qu’ils soient là. Le chagrin était devenu un fantôme de chagrin, et elle voulait qu’ils reviennent, elle en avait besoin pour survivre. Elle devait savoir.

Le « mythique » passager clandestin… Elle serra les dents, retrouvant la frayeur hallucinatoire qu’elle avait éprouvée en le découvrant la première fois, avec son visage brun déformé par le reflet dans le verre, et ses yeux immenses… Savait-il quelque chose ? S’était-il vraiment trouvé à Nicosia ? Desmond Hawkins était un homme étrange. Jamais elle n’avait réussi à lui parler vraiment. Difficile de savoir si elle en serait capable, maintenant qu’elle en avait besoin. Elle en doutait.

Que se passe-t-il ? avait-elle demandé à Frank en entendant les cris.

Il avait haussé les épaules. Une bagarre. L’impulsion du moment sans doute. Où avait-elle déjà entendu dire ça ? Il avait détourné la tête, comme s’il ne pouvait soutenir son regard. Comme s’il en avait déjà trop dit.

Les chaînes de montagnes qui entouraient le Bassin d’Hellas s’élargissaient dans le croissant ouest appelé Hellespontus Montes, qui était le massif martien rappelant le plus les montagnes de la Terre. Au nord, là où la piste de Sabishii et Burroughs traversait le bassin, la chaîne se rétrécissait et perdait de l’altitude pour ressembler à un simple plissement irrégulier du terrain, comme si le sol s’était soulevé vers le nord en vagues concentriques. La piste descendait la pente des collines et, fréquemment, elle se réorientait sur de longues rampes douces entre les éboulis. À chaque tournant, ils ralentissaient considérablement et, durant plusieurs minutes, Maya pouvait contempler la vague de basalte nu qu’ils dévalaient, ou la vaste perspective du nord-ouest d’Hellas, qui était encore à trois mille mètres en contrebas : une grande plaine ocre, olive et kaki, qui devenait à l’horizon un amas blanc sale où des facettes clignotaient parfois comme des miroirs brisés. C’était le glacier qui dominait Low Point, encore largement solide, même s’il fondait lentement d’année en année, avec des mares en surface, et des nasses d’eau plus profondes vers le bas – des bassins grouillants de vie, qui se déversaient parfois sur la glace ou sur les terres adjacentes, car ce lobe de glace croissait rapidement. On pompait l’eau des aquifères situés sous les montagnes pour la canaliser vers le fond du bassin. La profonde dépression, dans la partie nord-ouest, qui correspondait à l’endroit où Low Point et le mohole s’étaient trouvés, était désormais le centre de cette mer nouvelle, et un autre lobe se déployait vers l’est, submergeant tout ce qui se trouvait sous le contour –3.000, se lovant autour du bassin depuis le nord-est, vers Terby, jusqu’à l’ouest, sous Hellespontus. Il mesurait mille kilomètres et, sous Low Point, au maximum de sa largeur, il atteignait trois cents kilomètres. Il était situé au point le plus bas de Mars. Ce qui était prometteur, comme l’avait souligné Maya dès qu’ils avaient débarqué.