La ville d’Odessa avait été construite très haut sur la pente nord du bassin, au point –1.000. Ils prévoyaient d’y stabiliser le niveau de la mer. Donc, c’était un port qui attendait l’arrivée de l’eau. Et si l’on gardait cela à l’esprit, la partie sud de la ville était un long débarcadère, ou encore une promenade, une corniche de pelouses qui bordait la périphérie de la tente, amarrée au seuil de la falaise, au-dessus de la région déserte. Alors que le train approchait de la falaise, Odessa apparut comme une demi-ville dont la partie sud avait été détachée, effacée.
Le train entra en gare et la vue fut soudain occultée. Maya prit son bagage et descendit la travée à la suite de Spencer. Ils n’échangèrent pas un regard mais, dès qu’ils quittèrent la gare, ils rejoignirent un groupe à un arrêt de tramway, montèrent ensemble dans la même petite voiture bleue. Le tram suivait le parc qui bordait la falaise. Et à l’ouest de la ville, ils descendirent au même arrêt.
Là, au-dessus d’un marché en plein air à l’ombre des platanes, se dressait un complexe à trois étages, entouré d’un mur, avec une cour où poussaient de jeunes cyprès. Les étages étaient décalés et les balcons se faisaient plus larges au sommet, avec des plantes en pots et des bacs de fleurs accrochés à la rambarde. Tout en grimpant les escaliers qui accédaient à la cour, Maya se souvint des arcades enterrées de Nadia. Mais ici l’immeuble, dans la lumière du soleil qui filtrait entre les platanes, avec ses murs blancs et ses volets bleus, avait des allures méditerranéennes, à moins qu’il ne lui rappelle la mer Noire : Odessa, justement, avec ses résidences de luxe. À l’entrée de la cour, elle se retourna vers le marché et les platanes : le soleil s’abaissait vers les montagnes d’Hellespontus, vers le glacier qui réfléchissait ses derniers rayons en éclats jaune tournesol.
Elle suivit Spencer à travers le jardin, se présenta à sa suite au concierge, prit ses clés et gagna l’appartement qui lui avait été attribué. L’immeuble appartenait à Praxis. Certains appartements servaient de refuges, comme le sien et sans doute celui de Spencer. Ils entrèrent ensemble dans l’ascenseur et gagnèrent le troisième sans échanger un mot. L’appartement de Maya était à quatre portes de distance de celui de Spencer. Elle entra. Les deux pièces étaient spacieuses, avec un coin cuisine, une salle de bains et un balcon vide. Depuis la cuisine, on avait vue sur le balcon et le glacier, à l’horizon.
Elle posa son sac sur le lit avant de ressortir et de descendre vers le marché pour y trouver de quoi dîner. Elle circula entre les éventaires et les ombrelles, puis s’installa sur un banc, près de la pelouse qui bordait la corniche. Elle grignota des souvlakia en buvant du retsina. Elle observait la foule de cette fin d’après-midi qui s’écoulait sur la promenade. Le point le plus proche de la mer de glace devait être à soixante kilomètres et à cette heure la région orientale se trouvait dans l’ombre d’Hellespontus et le ciel allait du bleu profond au rose intense des cimes.
Spencer s’assit à côté d’elle.
— La vue est splendide, fit-il.
Elle hocha la tête en continuant à grignoter. Elle lui présenta la bouteille de retsina.
— Non, merci.
— Tu travailles sur quoi ? demanda-t-elle.
— Des matériaux pour Sax. Des biocéramiques, entre autres.
— Pour Biotique ?
— Non, une compagnie sœur. Elle Crée des Coquillages.
— Quoi ?
— C’est son nom. Une division de Praxis.
— À propos de praxis…
Elle le regarda.
— Oui. Sax a un besoin urgent de ces pièces.
— Pour des armes ?
— Oui.
Elle secoua la tête.
— Est-ce que tu ne pourrais pas le tenir un petit moment en laisse ?
— Je peux toujours essayer.
Ils regardèrent la lumière refluer du ciel vers l’ouest. Derrière eux, les lampes s’allumèrent en réponse entre les platanes et l’air se fit plus froid. Maya était heureuse d’avoir ce vieil ami assis près d’elle dans un silence paisible. Le comportement qu’il avait à son égard était un tel contraste par rapport à Sax. Son amitié silencieuse était comme une excuse après les reproches qu’il lui avait lancés, après Kasei Vallis. Et son pardon, pour le meurtre de Phyllis. Elle lui en était reconnaissante. Il était de toute façon de la famille première, essentielle, et il était précieux dans cette période où ils allaient entamer un autre mouvement. Un nouveau départ, une nouvelle ville, une nouvelle vie – combien étaient-ils encore ?
— Est-ce que tu connaissais très bien Frank ?
— Pas vraiment. Pas aussi bien que toi et John.
— Est-ce que tu penses… est-ce que tu penses qu’il a pu être mêlé au meurtre de John ?
Il continuait à admirer le champ de glace bleue sur l’horizon noir. Finalement, il prit la bouteille de retsina et but une gorgée avant de se tourner vers elle.
— Est-ce que cela a encore vraiment de l’importance ?
4
Elle avait passé la plupart des premières années à travailler dans le Bassin d’Hellas, gaspillant surtout son temps sur le secteur abandonné de Low Point, désormais enfoui à jamais sous la glace. Une image qui convenait à cette partie de son passé, se dit-elle. Mais elle avait circulé sans cesse de tous côtés dans le bassin pendant ces années-là, convaincue que son bas niveau en faisait le site idéal pour édifier la première colonie. À présent, même si Low Point était englouti, elle connaissait par cœur cette région de Mars. Le niveau à –1.000 était maintenant construit en divers endroits, tout autour du bassin ; et elle avait été de ceux qui avaient exploré les terrasses et les canyons latéraux dans lesquels des cités avaient été construites. Elle avait encore des données à ce sujet dans son IA. À présent qu’elle était devenue Ludmilla Novosibirskaya, elle pouvait s’en servir.
Elle appartenait au conseil d’administration de la compagnie d’hydrologie qui inondait le bassin. L’équipe faisait partie d’un conglomérat de diverses compagnies rassemblées pour le développement de la région d’Hellas. Entre autres, les sociétés pétrolières du Groupe économique de la mer Noire, la société russe qui avait tenté de ressusciter la mer Caspienne et la mer d’Aral, et celle de Maya, Deep Waters, qui appartenait à Praxis. La coordination des opérations hydrologiques de la région faisait partie de ses responsabilités, et elle allait donc se retrouver au cœur du projet Hellas, tout comme au bon vieux temps, quand elle en avait été la force motrice. Cette situation la satisfaisait par divers aspects. Certains étaient étranges – par exemple, la ville de Low Point (un site mal choisi, elle devait l’admettre) se trouvait maintenant engloutie dans des eaux de plus en plus profondes. Par ailleurs, c’était bien : noyons le passé, noyons le passé…
Elle avait donc un emploi, un appartement, qu’elle remplit de meubles d’occasion, d’ustensiles de cuisine et de plantes vertes. Et Odessa se révéla une ville agréable. Elle était toute de pierre jaune et de tuiles brunes, située sur cette partie de la pente, au-dessus du bassin, qui se recourbait un peu plus vers l’intérieur, de telle façon que chaque point de vue ouvrait sur le centre du quai et sur l’étendue du bassin, vers le sud. Les quartiers du bas étaient dévolus aux affaires, aux boutiques et aux parcs, les plus hauts aux résidences et aux jardins en terrasses. Odessa était juste au-dessus du trentième degré de latitude sud, et Maya était passée ainsi de l’automne au printemps. Le grand soleil faisait rutiler les rues en escaliers de la ville haute, la neige hivernale de la mer de glace fondait, et les pics des montagnes d’Hellespontus étaient plus nets que jamais à l’horizon ouest. Oui, Odessa était une charmante petite ville.