Выбрать главу

Environ un mois après son installation, Michel arriva de Sabishii et investit l’appartement d’à côté. Il lui suggéra d’installer une porte de communication entre leurs deux livings. Ensuite, ils profitèrent des deux appartements comme d’un seul dans une domesticité conjugale que Maya n’avait jamais connue, une normalité qu’elle trouva apaisante. Elle n’aimait pas Michel passionnément, mais c’était un bon ami, un bon amant, un bon thérapeute. Et puis, c’était comme d’avoir un point d’ancrage à l’intérieur d’elle-même, qui lui évitait de se perdre dans sa ferveur hydrologique ou révolutionnaire, tout autant que de s’abîmer dans les affreux abysses du désespoir politique ou de la répugnance personnelle. Elle détestait cette onde sinusoïdale de ses humeurs et elle appréciait tout ce que Michel lui apportait pour en réduire l’amplitude. L’absence de miroirs dans les deux appartements l’aidait autant que la clomipramine à atténuer ce cycle. Mais les reflets incertains dans les pots vernissés et les fenêtres dans la nuit lui confirmaient les mauvaises nouvelles qu’elle voulait ignorer. Autant qu’elle le pouvait.

Avec Spencer au bout du couloir, l’immeuble avait un accent d’Underhill, renforcé parfois par les visiteurs venus de l’extérieur et qui utilisaient leurs appartements comme des refuges. Dès que d’autres Cent Premiers arrivaient, ils partaient en promenade sur le quai, au bord de la mer sans eau, ils admiraient l’horizon de glace tout en échangeant les dernières nouvelles comme des gens ordinaires. Les Mars-Unistes, sous la férule de Kasei et Dao, devenaient de plus en plus radicaux. Peter travaillait sur l’ascenseur, comme un papillon de nuit qui aurait retrouvé sa lune favorite. Sax avait mis un terme à sa campagne d’écosabotage pour le moment, Dieu merci, et se concentrait sur les travaux industriels du mohole de Vishniac, où l’on construisait des missiles surface-espace et autres engins. Maya secoua la tête en apprenant cela : l’effort militaire ne leur apporterait rien de bon, et sur ce point elle était d’accord avec Nadia, Nirgal et Art. Ils avaient besoin d’autre chose, d’un élément qu’elle n’arrivait pas encore à visualiser. Cette faille dans ses pensées était un des éléments qui la relançaient dans l’onde sinusoïdale de ses humeurs sombres, qui la mettaient en colère.

Son travail de coordinatrice du projet d’inondation du bassin commençait à devenir intéressant. Elle se rendait aux bureaux en tramway ou à pied dans le centre ville et consacrait des heures à traiter tous les rapports expédiés par les équipes de forage et d’hydroscopie – bourrés d’estimations euphoriques sur les quantités d’eau qu’ils seraient en mesure de déverser dans le bassin, accompagnés bien sûr de demandes pour des renforts en matériel et en personnel. Mis bout à bout, cela dépassait largement les possibilités de Deep Waters. Il était difficile de juger ces requêtes depuis les bureaux : son équipe technique se contentait de rouler les yeux, de hausser les épaules. « C’est comme être juge dans un tournoi de menteurs », dit un de ses assistants.

Puis, d’autres rapports arrivaient de tous les lotissements en construction, et bien sûr tous ceux qui travaillaient sur ces chantiers n’appartenaient pas au Groupe de la mer Noire, ni aux métanats associées. La plupart étaient non identifiés – l’une des équipes hydrologiques avait repéré la présence d’une tente sans existence officielle, et lui laissait le soin de débrouiller l’histoire. Les deux principaux projets d’aménagement du canyon, dans Harmakhis Vallis et le système de Dao-Reull, révélaient une population nettement plus nombreuse que dans les documents officiels – des gens qui devaient donc avoir de fausses identités, comme elle, ou échapper complètement au réseau. Ce qui était vraiment très intéressant.

L’année d’avant, on avait construit une piste circulaire autour d’Hellas. L’entreprise avait été difficile, car la bordure du bassin était éclatée par endroits en fissures et en arêtes, avec de nombreux cratères de rentrée d’ejecta. Mais elle avait quand même été achevée, et Maya décida de partir en voyage pour inspecter personnellement les sites de Deep Waters et les nouvelles colonies afin de satisfaire sa curiosité.

Elle se fit accompagner d’une aréologue, une jeune femme, Diana, qui lui avait adressé des rapports de l’est du bassin. Ses rapports étaient concis et sans originalité, mais Maya avait appris par Michel qu’elle était la fille du fils d’Esther, Paul.

Esther avait eu Paul peu après avoir quitté Zygote et, pour autant qu’elle le sût, Esther n’avait jamais révélé à personne qui était le père de Paul. Ça pouvait être le mari d’Esther, Kasei, auquel cas Diana était la nièce de Jackie, et l’arrière-petite-fille de John et Hiroko – ou alors, s’il s’agissait de Peter, et ils étaient nombreux à le penser, elle était la demi-nièce de Jackie, et l’arrière-petite-fille d’Ann et Simon. De toute manière, Maya était intriguée, et puis, la jeune femme appartenait aux yonsei, la quatrième génération sur Mars, et quel que fût son père, elle l’intéressait.

Mais elle était intéressante par elle-même, comme le découvrit Maya en la rencontrant dans les bureaux d’Odessa quelques jours avant leur voyage – elle était grande (plus de deux mètres, et néanmoins bien faite et musculeuse), avec une grâce fluide, des pommettes marquées d’Asiatique. Elle semblait faire partie d’une nouvelle race et elle serait l’accompagnatrice de Maya dans ce nouveau coin du monde.

Il apparut que Diana était complètement obsédée par le Bassin d’Hellas et ses eaux cachées. Elle pouvait en parler des heures durant, avec un tel luxe de détails que Maya finit par acquérir la conviction que le mystère de la paternité était résolu : il n’y avait qu’Ann Clayborne pour être aussi marsomane, et elle en conclut que Paul avait dû être logiquement engendré par Peter. Dans le train, assise à côté de la jeune femme, elle l’observait quand elle ne s’absorbait pas dans le paysage de la pente nord abrupte, elle lui posait des questions, remarqua le mouvement nerveux de ses genoux sur le siège d’en face. Désormais, les sièges des trains n’étaient plus à la taille des indigènes.

Ce qui fascinait avant tout Diana, c’était que le Bassin d’Hellas s’était révélé entouré de nappes d’eau souterraines plus nombreuses que dans tous les modèles d’aréologie. Cette découverte, faite sur le site durant la dernière décennie, avait inspiré le projet en cours, et la mer hypothétique n’était plus seulement une belle idée mais une possibilité tangible. Ce qui avait eu pour effet d’obliger les aréologues à revoir leurs modèles théoriques de l’histoire ancienne de la planète, et d’amener une exploration nouvelle des autres grands bassins d’impact. Des reconnaissances étaient en cours sur Charitum et Nereidum Montes, autour d’Argyre, de même que dans les collines qui entouraient le sud d’Isidis.

Autour d’Hellas, on était sur le point de terminer l’inventaire. On avait trouvé environ trente millions de mètres cubes, en tout, mais certains clamaient que c’était loin d’être fini.