Et il y avait vraiment un torrent tout au fond d’Harmakhis Vallis. Le plancher était tacheté de vert. Toute une gamme de verts. Maya identifia des tamarins, des pins d’Aspen, des cyprès, des sycomores, des peupliers des marais, des chênes nains, des bambous des neiges, des sauges – et puis, sur les talus pentus et rocailleux, au pied de la falaise, d’autres variétés d’arbustes et de plantes rampantes, et aussi, bien sûr, des mousses et des lichens. Et, tout au fond de ce ravissant arboretum, un torrent.
Non pas un torrent d’eau bleue avec des rapides et des cascades blanches. L’eau, dans les sections les plus lentes, restait opaque, couleur de rouille. Dans les rapides et les cascades, elle se couvrait d’écume rose vif. Des tons classiques du paysage martien, commenta Diana, qui s’expliquaient par les particules en suspens dans l’eau, et aussi par la couleur reflétée du ciel, qui était ce matin-là d’un mauve brumeux, lavande en se rapprochant du soleil voilé, qui lui était jaune comme l’iris d’un œil de tigre.
Mais peu importait la couleur de l’eau – c’était un torrent qui courait, de l’eau vive, dans une vallée de drainage évidente, tranquille par endroits, turbulent à d’autres, avec des bancs de gravier, de sable, des goulots, des îlots, un grand bras mort profond, d’autres rapides, et loin en amont quelques chutes. Sous la plus élevée, Maya vit que l’écume était blanche, larguant des flocons dans le courant, qui se dispersaient sur les rochers ou s’accrochaient aux berges.
— La rivière d’Harmakhis, annonça Diana. Appelée également le Rubis par les gens qui habitent en bas.
— Combien sont-ils ?
— Quelques milliers. Ils habitent pour la plupart tout près de Hell’s Gate. Plus en amont, il y a des fermes et tout ça. Et bien sûr, la station de l’aquifère, en haut du canyon. Ils sont quelques centaines à y travailler.
— Est-ce que c’est l’un des plus grands aquifères de Mars ?
— Oui. Au moins trois millions de mètres cubes. On le pompe au débit d’écoulement… mais vous le voyez. Disons cent mille mètres cubes par an.
— Ce qui veut dire que, dans trente ans, il n’y aura plus de rivière.
— Exact. Ou ils pourraient repomper une partie de l’eau pour la remonter plus tard. Ou bien, qui sait, l’atmosphère peut devenir assez humide pour que les pentes d’Hadriaca reçoivent suffisamment de neige pour alimenter un cours d’eau. Avec les saisons, il pourrait fluctuer, mais tous les cours d’eau font cela, n’est-ce pas ?…
Maya était encore penchée vers le bas. Le torrent lui rappelait sa jeunesse, un autre torrent… Le haut cours du Rioni, en Géorgie ?… Le Colorado, qu’elle avait vu une fois en visitant l’Amérique ?… Ses souvenirs étaient confus. Comme toute sa vie.
— C’est beau. Et aussi…
Elle secoua la tête : elle n’avait jamais découvert une vue semblable. Elle semblait échapper au temps, comme si elle avait entrevu l’avenir lointain.
— Bon, on va remonter la route pour aller voir Hadriaca.
Maya acquiesça et elles retournèrent au patrouilleur. De temps en temps, tandis qu’elles montaient, la pente s’accentuait et elles dominaient alors les fondations de la tente. Elles retrouvaient une perspective sur le plancher du canyon. Maya constata que le torrent continuait à couler au milieu des rochers et de la végétation. Mais Diana ne ralentissait pas et aucune habitation n’était en vue.
À l’extrémité supérieure de la tente, un bloc de béton apparut : une centrale physique qui abritait les mécanismes de retraitement des gaz et la station de pompage. Une forêt d’éoliennes se dressait sur la pente nord, toutes tournées vers l’ouest, en rotation lente. Au-dessus, le long cône d’Hadriaca Patera, un volcan dont les pentes étaient marquées de façon inhabituelle par un réseau dense de sillons de coulée, les laves plus récentes recouvrant celles des premiers âges. À présent, la neige s’était incrustée dans ces canaux, mais les arêtes de roche noire restaient à nu, balayées par les vents puissants des tempêtes. Le résultat était un gigantesque cône noir pointé vers le ciel tourmenté, festonné de centaines de rubans blancs.
— Très beau, dit Maya. Est-ce qu’on peut le voir du fond du canyon ?
— Non. Mais la plupart des gens travaillent sur la bordure, ou bien à la centrale ou à la station. Ils peuvent donc profiter de la vue tous les jours.
— Mais… ces colons, qui sont-ils ?
— On va les voir.
Maya hocha la tête. Elle appréciait le style de Diana, qui lui rappelait un peu Ann. Les sansei et les yonsei lui échappaient, ils lui semblaient tous étranges, mais Diana beaucoup moins que d’autres – elle était peut-être un peu secrète mais, comparée à ses contemporains plus exotiques et aux gamins de Zygote, sa normalité était bienvenue.
Tandis qu’elle l’observait en se faisant ces réflexions, Diana s’engagea dans le canyon, suivant une route abrupte qui dévalait un ancien talus géant, près du fond d’Harmakhis. C’était là que le premier aquifère avait jailli, mais le terrain était très faiblement chaotique. Maya remarqua surtout des talus titanesques, définitivement installés selon leur angle de repos.
Le plancher du canyon lui-même était essentiellement plat et sans faille. Ils l’atteignirent bientôt, et s’engagèrent sur une piste de régolite et de fixatif qui longeait par instants le torrent. Au bout d’une heure, elles passèrent devant un pré vert, inscrit dans le creux d’un large bras mort. Au centre, dans un bosquet de pins d’Aspen et de pins pignons, Maya découvrit un groupe de maisons basses aux toitures de shingle. Un filet de fumée montait d’une cheminée solitaire.
Un corral, une pâture, un jardin, une grange, des ruches. Maya s’émerveilla de découvrir une pareille beauté dans sa plénitude archaïque, détachée du grand plateau désertique et rouge – détachée de tout, en fait, y compris de l’histoire et du temps. Un mésocosme. Que pensaient les gens d’ici de la Terre et de Mars, et de tous les ennuis de l’époque ? Pourquoi devraient-ils s’en préoccuper ?
Diana arrêta le patrouilleur. Déjà, plusieurs personnes venaient d’apparaître et traversaient le pré. La pression de l’air était de 500 millibars, ce qui aidait à soutenir la tente, si l’on faisait la différence avec l’atmosphère extérieure qui devait se situer à 250 millibars. Maya ouvrit donc la porte sans enfiler son casque, avec l’impression d’être nue, mal à l’aise.
Les colons qu’elle avait devant elle étaient jeunes. Il se révéla qu’ils étaient descendus dans le canyon de Burroughs et d’Elysium. Oui, confirmèrent-ils, des Terriens vivaient dans la vallée. Ils n’étaient pas nombreux, mais certains étaient arrivés là par le biais d’un programme de Praxis qui avait permis à des gens d’émigrer depuis les plus petits pays. Ici même, dans la vallée, on avait récemment accueilli des Grecs, des Suisses et des Navajos. Il y avait aussi une colonie russe près de Hell’s Gate. On parlait toutes sortes de langues dans la vallée, mais l’anglais restait la linguafranca, et la première langue de tous les indigènes. Quant à leurs accents, Maya en ignorait certains : ils faisaient des fautes de grammaire bizarres, du moins pour elle. Par exemple, tous les verbes, après le premier, étaient au présent : « On a descendu le courant et on voit des Suisses qui travaillent sur la rivière. Ils stabilisent les berges par endroits, avec des plantes et des rochers. Ils disent que dans quelques années le lit est suffisamment plein pour que l’eau s’éclaircisse. »
— Mais elle aura encore la couleur des falaises et du ciel, remarqua Maya.
— Oui, bien sûr. Mais une eau claire, ça vaut mieux qu’une eau boueuse.
— Comment pouvez-vous le savoir ?