Выбрать главу

Ils plissèrent le front.

— Rien qu’en la regardant dans le creux de sa main, non ?…

Maya sourit.

— C’est merveilleux de voir tout cet espace où vous vivez. C’est incroyable ce qu’on peut mettre sous tente de nos jours, hein ?

Ils haussèrent les épaules, comme s’ils n’avaient jamais envisagé les choses sous cet aspect.

— En fait, dit l’un d’eux, on attend le jour où on sera débarrassés de la tente. Le vent nous manque. Et aussi la pluie.

— Mais comment pouvez-vous le savoir ?

Ils savaient.

Elles reprirent la route et passèrent devant d’autres villages. Des fermes isolées. Un pré où broutaient des moutons. Des vignes. Des vergers. Des cultures. De grandes serres qui brillaient sous le soleil comme les laboratoires. Une fois, un coyote surgit et traversa la route immédiatement devant le patrouilleur. Puis, dans la prairie d’un talus, Diana repéra un ours brun et, plus loin, quelques moutons de Dali. Dans les petits villages, les gens faisaient commerce de vivres et d’outils sur les marchés ouverts, en bavardant des événements de la journée. Ils ne captaient pas les infos en provenance de la Terre et ils semblaient d’une étonnante ignorance à ce propos. À l’exception d’une petite communauté russe, dont les habitants s’exprimaient dans un russe métissé. Ce qui n’empêcha pas Maya d’avoir les larmes aux yeux. Ils lui dirent que tout s’en allait à la dérive sur Terre. Comme d’habitude. Et tous ces gens étaient heureux de vivre là, dans le canyon.

Elles s’arrêtèrent dans un marché à l’heure de la cohue, et là, dans la foule, elles tombèrent sur Nirgal. Il croquait une pomme en devisant avec un villageois. En voyant Maya descendre du patrouilleur, il se précipita vers elle pour la serrer dans ses bras.

— Maya, mais qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je viens d’Odessa. Je te présente Diana, la fille de Paul. Et que fais-tu ici ?

— Oh, je visite la vallée. Ils ont quelques problèmes de sol et je vais essayer de les aider.

— Raconte-moi.

Nirgal était ingénieur en écologie et il semblait avoir hérité de certains talents d’Hiroko. Le mésocosme de la vallée était relativement nouveau. Ils semaient encore, d’un bout à l’autre, et bien que le sol ait été préparé depuis des années avec des bactéries, la déficience en azote et potassium empêchait la croissance de nombreuses plantes. Nirgal leur en parla en faisant le tour du marché. Il leur montra les légumes et les fruits du terroir et ceux qui étaient importés, en définissant l’économie locale.

— Alors, ils ne sont pas vraiment en autarcie ? demanda Maya.

— Non, non. Et ce n’est pas pour demain. Mais ils produisent une bonne part de leur alimentation, ils échangent certaines productions, ou alors ils les donnent.

Apparemment, il s’occupait aussi d’éco-économie. Et il s’était déjà fait des amis, des gens qui venaient l’embrasser. Et Maya, qu’il tenait par les épaules, se retrouva dans ces étreintes, et elle fut présentée à tous les villageois l’un après l’autre. Tous semblaient tellement ravis de retrouver Nirgal. Il les connaissait par leurs noms, il leur demandait s’ils allaient bien et continuait de leur poser des questions tout en circulant entre les étals de pains et de légumes, les sacs d’orge et d’engrais, les paniers de cerises et de prunes. Tout un groupe s’était agglutiné autour d’eux et ils terminèrent à la terrasse d’une taverne, devant de longues tables en pin. Nirgal s’accrocha à Maya pendant toute la fin de cet après-midi. Elle observait tous ces jeunes visages autour d’elle, heureuse et détendue. Elle constatait à quel point Nirgal ressemblait à John – au milieu de tous ces gens chaleureux avec lui autant qu’entre eux. La moindre circonstance avec Nirgal devenait un festival, grâce à son charme. Ils se versaient de grands verres et Maya eut droit à un festin énorme, « Tout vient d’ici, tout vient d’ici ». Et ils se parlaient en un anglais martien rapide, se rapportaient les échos et se racontaient leurs rêves. Bien sûr, Nirgal était spécial, tout autant qu’Hiroko, et néanmoins normal, en même temps. Diana, par exemple, était tout simplement rivée à son côté, et il semblait bien qu’un grand nombre de jeunes femmes lui enviaient sa place, ou celle de Maya. Elle se dit que c’aurait été possible dans le passé. Mais il y avait quand même certains avantages à être une vieille baboushka. Elle pouvait materner Nirgal sans honte : sa seule réponse était un sourire. Oui, il y avait décidément quelque chose de charismatique en lui : son maxillaire étroit, sa bouche mobile, large et rieuse, ses grands yeux bruns à peine asiatiques, ses sourcils épais, ses cheveux noirs indisciplinés, son corps souple, même s’il n’était pas aussi grand que les autres. Il n’avait rien d’exceptionnel, mais ses manières comptaient avant tout : il se montrait à la fois amical, curieux et facilement rieur.

Cette même nuit, alors qu’ils se promenaient au bord de la rivière, près du village, elle lui demanda :

— Et la politique ? Qu’est-ce que tu leur racontes ?

— Je me sers du document de Dorsa Brevia. Je considère que nous devrions l’appliquer immédiatement, dans nos vies quotidiennes. La plupart des gens de cette vallée ont quitté le réseau officiel, tu sais, et ils vivent dans une économie alternative.

— Je l’ai remarqué. C’est d’ailleurs une des choses qui m’ont attirée ici.

— D’accord. Donc, tu sais ce qui se passe. Et ça plaît aux sansei et aux yonsei. Ils pensent que c’est un système d’origine locale.

— La question, c’est de savoir ce que l’ATONU en pense.

— Mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? Je ne crois pas que ça les inquiète, pour autant que je sache.

Nirgal était constamment en voyage, réalisa-t-elle, et il en avait vu plus qu’elle.

— Nous sommes très difficiles à voir, et nous ne présentons aucun défi face à eux. Donc, ils ne s’inquiètent pas de notre présence. Ils ne savent même pas à quel point nous nous sommes répandus dans le canyon.

Elle secoua la tête d’un air dubitatif. Ils étaient assis sur la berge, face au torrent qui gargouillait dans des bassins, mauve sous la clarté des étoiles.

— L’eau est tellement boueuse ! dit Nirgal.

— Quel nom vous vous donnez ?

— Tu veux dire quoi, par là ?

— Vous constituez une sorte de parti politique, Nirgal, ou bien un mouvement social. Il faut bien que vous ayez un nom.

— Oh… Eh bien, certains disent que nous sommes des Boonéens, ou une espèce de mouvement mars-uniste. Mais je ne crois pas que ce soit exact. Moi-même, je n’ai pas de nom qui me vienne. Ka, peut-être. Ou bien Mars Libre. C’est ce que nous disons en guise de bienvenue. Un verbe, un nom, n’importe quoi. Mars Libre.

— Hum, fit Maya.

Elle sentait le bras de Nirgal autour de sa taille, et la caresse humide et glacée du vent sur sa joue. Une économie alternative, fonctionnant sans les règles de la loi, c’était mystérieux mais dangereux. Cela pouvait devenir une économie noire gérée par des gangsters, et ces petits villages d’idéalistes ne pourraient pas faire grand-chose. Elle considérait que cette solution, face à l’Autorité transitoire, était illusoire.

Mais quand elle lui fit part de ses réserves, Nirgal acquiesça.

— Je ne considère pas cet état de chose comme le degré ultime. Mais je crois que ça nous est utile. C’est ce que nous sommes capables de faire dans l’instant. Et quand le moment sera venu…

Maya hocha la tête dans l’obscurité. C’était un autre Croissant de la Crèche, pensa-t-elle soudain. Ils retournèrent au village, où la fête se poursuivait. Là, cinq jeunes femmes se mirent à tourner autour de Nirgal, chacune tentant d’être la dernière à se retrouver avec lui plus tard. Avec un soupir et un rire qu’elle réprima à peine (si elle avait encore été jeune, elles n’auraient pas eu une chance), Maya les quitta pour aller se coucher.