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Elles avaient laissé le village derrière elles depuis deux jours et suivaient encore le cours de la rivière quand, à quarante kilomètres de Hell’s Gate, elles abordèrent une courbe et découvrirent la ville dans toute sa longueur, jusqu’aux tours du pont suspendu de la piste. C’était comme un paysage surgi d’un autre monde, songea Maya. Avec une technologie totalement différente. Les tours mesuraient six cents mètres et dix kilomètres les séparaient – le pont était vraiment immense et réduisait les dimensions de Hell’s Gate. Elles perdirent la ville de vue pendant l’heure qui suivit pour la retrouver sur la bordure du cratère. Les immeubles s’étageaient sur les pentes abruptes, évoquant les villages spectaculaires que l’on trouve sur le littoral, en Espagne ou au Portugal – mais tous dans l’ombre du pont énorme. Énorme, oui – et pourtant, il y avait des ouvrages deux fois plus grands que celui-là dans Chryse, et avec l’évolution des nouveaux matériaux, la fin n’était pas en vue. La résistance du filin de nanotubes de carbone dont était fait le câble de l’ascenseur spatial dépassait de loin les charges prévues. Avec ça, on pouvait lancer des ponts au gré de son imagination. Certains parlaient de bâtir un ouvrage par-dessus Valles Marineris, et des plaisanteries évoquaient la construction d’un funiculaire qui relierait les principaux volcans de Tharsis, afin d’éviter les quinze kilomètres de pente verticale entre les trois pics.

De retour à Hell’s Gate, Maya et Diana restituèrent le patrouilleur au garage et s’offrirent un grand dîner dans un restaurant situé à mi-pente, juste au-dessous du pont. Diana voulait rendre visite à des amis, et Maya la quitta pour regagner les bureaux de Deep Waters et sa chambre. Mais au-delà des portes de verre, au-dessus du balcon, le vaste pont se tendait sur le fond des étoiles et, en se rappelant le canyon d’Harmakhis et les gens qu’elle y avait rencontrés, le cône noir d’Hadriaca festonné de neige, elle ne réussit pas à trouver le sommeil. Alors, elle sortit sur le balcon et se recroquevilla dans un fauteuil, sous une couverture. Elle resta là durant une grande partie de la nuit, à contempler le dessous du pont géant en pensant à Nirgal, aux jeunes indigènes et à tout ce qu’ils représentaient.

Le lendemain matin, elles étaient censées prendre le train d’Hellas, mais Maya demanda à Diana de l’emmener visiter le fond du bassin, pour voir, de ses yeux, ce que devenait l’eau de la rivière d’Harmakhis. Diana ne se fit pas prier.

Tout en bas de la ville, la rivière se déversait dans un étroit réservoir, maintenu par un solide barrage de béton, juste à côté de la paroi de la tente. À l’extérieur, elle était drainée à travers le bassin par une grosse canalisation isolée, soutenue par des pylônes hauts de trois mètres. La canalisation descendait la pente douce de l’est du bassin, et elles la suivirent à bord d’un patrouilleur, jusqu’à ce que les falaises crevassées de Hell’s Gâte disparaissent entre les dunes derrière elles. Une heure après, les grandes tours du pont étaient encore visibles à l’horizon.

Quelques kilomètres plus loin, la canalisation débouchait sur une plaine rougeâtre de glace craquelée – une sorte de glacier, si l’on ne tenait pas compte du fait qu’il se perdait en éventail sur toute l’étendue de la plaine, aussi loin que pouvait porter le regard. En fait, elles étaient devant le rivage de la mer nouvelle, ou du moins d’un de ses lobes, gelé sur place. Et la canalisation, au-delà, surplombait la glace avant d’y plonger et de disparaître, à deux kilomètres du rivage.

Un petit cratère presque submergé apparaissait dans le champ de glace comme une double péninsule, et Diana suivit les traces qui conduisaient à la bordure. Elles roulèrent aussi loin que le permettait la glace. Le monde visible, devant elles, était totalement gelé, mais en se retournant, elles retrouvèrent la pente de sable d’Hellas.

Maya prit des jumelles et découvrit à l’horizon ce qui devait être la lisière nord du lobe de glace, à l’endroit où il cédait la place à une succession de dunes. Elle put observer la chute d’un pan de glace, qui s’effondra comme un glacier du Groenland dans la mer. Mais là, il tombait dans le sable pour se fracasser en centaines de shrapnels blancs. L’eau qui se répandit était aussi sombre que la rivière Rubis. Le flot soulevait de la poussière que le vent emportait vers le sud. Les bords de ce nouveau cours blanchissaient rapidement mais, aux yeux de Maya, cela n’évoquait en rien la vitesse terrifiante à laquelle les flots avaient gelé dans Marineris en 61. L’eau restait fluide au fil des minutes, alors même qu’elle courait à ciel ouvert ! Oui, le monde était devenu plus chaud, et l’atmosphère plus dense. On atteignait 260 millibars dans le bassin, et la température était de 271 K. Une belle journée ! Maya ne quittait pas du regard la surface du lobe glaciaire. Elle releva la présence de plaques miroitantes d’eau de fonte qui s’était débarrassée de ses impuretés avant de geler à nouveau.

— Les choses changent, dit-elle, sans s’adresser vraiment à Diana.

Et Diana ne fit pas de commentaire.

Le cours d’eau sombre finit par blanchir et se figer.

— Il continue ailleurs, maintenant, dit Diana. Ça marche comme la sédimentation dans le delta d’un fleuve. Le chenal principal de ce lobe est en fait situé plus au sud.

— Je suis heureuse d’avoir vu ça. Rentrons.

Elles rebroussèrent chemin vers Hell’s Gate et, le soir, elles dînèrent à nouveau toutes les deux, dans le même restaurant, sous le grand pont. Maya posa une foule de questions à propos de Paul, Esther, Kasei, Nirgal, Rachel, Emily et Reull et tous les autres rejetons d’Hiroko, de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Qu’est-ce qu’ils faisaient ? Qu’avaient-ils l’intention de faire ? Est-ce que Nirgal avait des partisans ?

— Oh oui, bien sûr. Vous avez vu comment ça se passe. Il voyage constamment, et il y a tout un réseau d’indigènes dans les cités du Nord pour l’accueillir. Des amis, des amis d’amis, etc.

— Et vous pensez que ces gens-là soutiendront…

— Une autre révolution ?

— Je voulais dire : un mouvement d’indépendance.

— Quel que soit le nom qu’on lui donne, ils le soutiendront. Ils soutiendront Nirgal. Pour eux, la Terre est comme un cauchemar, un cauchemar qui cherche à nous aspirer. Et ils ne veulent pas de ça.

— Ils ? insista Maya en souriant.

— Oh, moi non plus. (Diana lui renvoya son sourire.) Je voulais dire nous.

Tandis qu’elles faisaient le tour d’Hellas dans le sens des aiguilles d’une montre, Maya eut l’occasion de se rappeler cette conversation. Un consortium d’Elysium, sans aucune connexion que Maya ait réussi à découvrir avec une métanat ou l’ATONU, venait d’achever la mise sous tente des vallées de Dao-Reull en appliquant les mêmes techniques que pour Harmakhis. Désormais, dans les deux canyons jumeaux, des centaines de gens s’étaient installés. Ils mettaient en place des aérateurs, travaillaient le sol, semaient et plantaient la biosphère naissante du mésocosme. Leurs serres et leurs usines pourvoyaient à la majeure partie de leurs besoins pour ce travail, et ils extrayaient les gaz et les métaux des badlands d’Hesperia, à l’est, pour les ramener à l’embouchure de Dao Vallis dans une ville que l’on appelait Sukhumi. Ils disposaient des programmes de démarrage, des semences, et ils ne semblaient guère se préoccuper de l’Autorité transitoire. Ils ne lui avaient pas demandé d’autorisation avant de se lancer dans ce projet, et ils manifestaient une hostilité évidente à l’égard des fonctionnaires du Groupe de la mer Noire, qui représentaient les métanationales terriennes.