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Ils étaient avides de ressources humaines, néanmoins, et c’est avec joie qu’ils accueillaient les techniciens ou les généralistes venus de Deep Waters, ainsi que tous les équipements possibles. Pratiquement tous les groupes que Maya approcha dans la région de Dao-Reull lui demandèrent de l’aide. La plupart étaient de jeunes indigènes. Ils semblaient considérer qu’ils avaient autant droit à l’équipement que tous les autres, même s’ils n’étaient pas affiliés à Deep Waters ni à une autre société.

Et dans tout le sud de Dao-Reull, dans les collines d’ejecta déchiquetées situées derrière la bordure du bassin, des équipes d’hydrologues cherchaient des aquifères. Tout comme dans les canyons sous tente, ces hommes étaient nés sur Mars, et en majorité après 61. Ils étaient différents, profondément différents, partageant des intérêts et des enthousiasmes parfaitement incommunicables, comme si la dérive génétique ou la sélection explosive avaient produit une distribution bimodale, si bien que les représentants de l’ancien Homo sapiens cohabitaient désormais sur cette planète avec le nouvel Homo ares, une créature de grande taille, élancée, gracieuse, absolument à l’aise sur ce monde. Les Homo ares conversaient entre eux, profondément concentrés dans leur travail qui transformerait en mer le Bassin d’Hellas.

Ce projet gigantesque était pour eux un travail tout à fait normal. Maya et Diana firent halte en route et continuèrent en compagnie de quelques amis de Diana sur les crêtes de Zea Dorsa, qui suivait le quart sud-est du fond du bassin. Désormais, la plupart des dorsa étaient des péninsules à demi recouvertes par un nouveau lobe glaciaire. Maya observait les glaciers crevassés de part et d’autre en essayant d’imaginer l’époque où la surface de la mer d’Hellas se situerait en fait à plusieurs centaines de mètres plus haut. Alors, ces vieilles crêtes faillées de basalte ne seraient plus que des bips de sonar pour les bateaux, elles abriteraient des étoiles de mer, des crevettes, des krills et de multiples variétés de bactéries produites par la bio-ingénierie. Ces temps n’étaient plus très lointains, et cette idée était pourtant stupéfiante. Mais Diana et ses amis, et particulièrement ceux dont les ancêtres étaient turcs ou grecs – tous ces jeunes sourciers martiens ne s’émerveillaient pas devant cet avenir imminent, pas plus que devant l’énormité de leur projet. C’était leur travail, leur vie. Ils créaient des océans. Ils construisaient des ponts qui donnaient des proportions de jouet au Golden Gâte. Ils ne s’attardaient même pas sur ces crêtes de dorsa qui disparaîtraient bientôt : ils parlaient de leurs amis de Sukhumi, de toutes sortes de choses.

— C’est une entreprise prodigieuse ! leur dit Maya d’un ton net. C’est bien au-delà de tout ce dont les hommes ont jamais été capables ! Cette mer va être aussi grande que les Caraïbes ! Jamais aucun projet de cette envergure n’a existé sur Terre – aucun !

Une jeune femme au visage ovale charmant, à la peau superbe, lui répondit :

— Mais je me fous de la Terre.

La nouvelle piste virait en direction de la bordure sud et franchissait en transversale les chaînes abruptes et les ravins d’Axius Valles. Ces plissements allaient des collines raboteuses de la bordure jusqu’au bassin, et la piste du viaduc passait alors sur de grandes arches et pénétrait dans des failles profondes ou des tunnels. Le train que Maya et Diana avaient pris après Zea Dorsa dépendait d’une ligne privée qui appartenait à leur bureau d’Odessa, et Maya put donc demander un arrêt régulier dans les petites gares afin de rencontrer les équipes d’hydrologie et de construction. C’est ainsi qu’elles parlèrent à des immigrants terriens, pour Maya plus compréhensibles que les heureux indigènes – car ces gens étaient de taille normale, ils vacillaient parfois en marchant et regardaient autour d’eux avec surprise et enthousiasme, quand ils n’avaient pas l’air abattu, quand ils ne se plaignaient pas, conscients en tout cas de l’étrangeté de cette entreprise. Ils précédèrent Maya dans un tunnel creusé dans la montagne, qui se révéla être un couloir d’écoulement de lave qui descendait d’Amphitrites Patera. Il était cylindrique, aussi large que celui de Dorsa Brevia, mais s’inclinait à angle aigu. Les ingénieurs y pompaient l’eau de l’aquifère d’Amphitrites et l’utilisaient comme une canalisation naturelle vers le plancher du bassin. Maya suivit les hydrologistes souriants jusqu’à une galerie d’observation taillée dans la lave. Elle découvrit l’eau noire qui se ruait vers le fond à deux cents mètres cubes par seconde dans un grondement qui renvoyait des échos dans tout le cylindre de basalte.

— Est-ce que ça n’est pas formidable ? demanda l’un des Terriens.

Elle acquiesça, heureuse de retrouver des gens dont elle pouvait partager les réactions.

— C’est comme un super drainage, non ?…

Mais quand Maya revint au train, les jeunes Martiens répondirent à ses exclamations : Oui, la canalisation dans la lave était géante, et si elle n’avait pas été là, la société n’aurait pas fait l’économie de tuyaux, utiles pour d’autres opérations se déroulant en terrain moins favorable, n’est-ce pas ? Ensuite, ils repartirent dans une discussion à propos d’un détail du bassin qu’elle ne pouvait voir.

Le train suivait l’arc sud-ouest du bassin et la piste s’orientait maintenant au nord. Elle franchit quatre ou cinq canalisations importantes qui serpentaient dans les hauts canyons d’Hellespontus Montes, sur la gauche : des arêtes de roc dentelées pareilles à celles du Nevada ou de l’Afghanistan, avec de la neige à leur cime. À droite, elles découvrirent sur le plancher du bassin des couches de glace brisée et sale, souvent marquées de plaques blanches dues à des écoulements récents. On construisait au sommet des collines, à proximité de la piste. Les petites villes sous tente semblaient tout droit sorties de la Renaissance toscane.

— Le bas de ces collines sera bientôt un endroit très à la mode, remarqua Maya. Elles vont se retrouver entre les montagnes et la mer, et certains débouchés de ces canyons devraient devenir de petits ports.

Diana acquiesça.

— Hisse et ho !

Elles abordèrent la dernière courbe du circuit. Ici, la piste devait franchir le glacier Niesten, une formation glaciaire laissée par l’éruption qui avait englouti Low Point en 61. Ce qui n’était pas facile, car dans sa partie la plus étroite le glacier mesurait trente-cinq kilomètres, et personne n’avait encore trouvé le temps et l’équipement nécessaires pour y construire un pont suspendu. On avait planté des pylônes dans la glace avant de les ancrer dans le lit de roc. Ces pylônes étaient équipés de proues comme des brise-glace face à l’amont, et on avait installé côté aval une sorte de pont flottant sur le glacier avec des tampons sophistiqués qui se dilataient ou se contractaient selon le niveau de la glace.

Le train avait ralenti pour franchir le pont flottant, et au passage Maya regarda vers l’amont. Tout en haut, le glacier tombait entre deux grands pics pareils à des crocs, tout près du cratère Niesten. Des rebelles que l’on n’avait jamais identifiés avaient fait sauter l’aquifère de Niesten avec une bombe thermonucléaire, déclenchant ainsi l’une des cinq ou six éruptions d’eau les plus importantes de 61. Presque aussi importante que celle qui avait déferlé dans les canyons de Marineris. La glace, en profondeur, était encore un peu radioactive. Mais, sous le pont, elle était immobile. La terrible inondation n’avait laissé qu’un champ de blocs de glace extraordinairement fracturés. Diana fit une réflexion au sujet des grimpeurs qui aimaient escalader les cascades de glace par pur plaisir. Maya en eut un frisson de dégoût. Les gens étaient vraiment dingues. Elle pensa à Frank, qui avait été emporté dans les flots de Marineris, et elle jura à voix haute.