— Vous n’êtes pas d’accord ? demanda Diana.
Elle jura une seconde fois.
Une canalisation isolée dévalait le centre de la pente de glace, passait sous le pont et rejoignait Low Point. On pompait toujours le fond de l’aquifère saboté. Maya avait supervisé la construction de Low Point, tout comme Nadia celle d’Underhill. Elle y avait vécu durant des années, avec un ingénieur dont le nom ne lui revenait pas. Et voilà qu’on pompait l’eau qui subsistait de l’aquifère de Niesten pour l’ajouter à celle qui avait englouti la ville. La grande inondation de 61 était réduite à une canalisation qui régulait le débit de l’eau.
Un violent maelström d’émotions s’était déclenché en elle, provoqué par tout ce qu’elle avait vu durant leur circuit, par tout ce qui s’était passé et qui allait encore se passer… Dans son esprit aussi, il y avait des inondations ! Dans tout son être ! Si seulement elle pouvait faire avec ses pensées ce qu’ils avaient réussi sur cet aquifère – si elle parvenait à les drainer, à les contrôler jusqu’à ce qu’elles deviennent plus saines. Mais les pressions hydrostatiques étaient tellement intenses, et les éruptions, quand elles survenaient, tellement terribles. Aucune canalisation n’en viendrait à bout.
5
— Les choses sont en train de changer, dit-elle à Michel et Spencer. Je ne pense pas que nous puissions vraiment encore les comprendre.
À Odessa, elle s’était réinstallée dans son existence, heureuse d’être de retour mais aussi troublée, curieuse, voyant tout sous un angle neuf. Sur le mur, au-dessus de son bureau, elle avait un dessin de Spencer. Il représentait un alchimiste jetant un gros volume dans une mer turbulente. Au-dessous, il avait écrit : « Je vais noyer mon livre. »
Elle quittait son appartement très tôt chaque matin, et descendait la corniche jusqu’aux bureaux de Deep Waters, près du quai à sec, non loin d’une autre firme de Praxis qui s’appelait Séparation de l’Atmosphère. Elle travaillait à la direction de l’équipe de synthèse et à la coordination des unités de terrain, se concentrant désormais sur les petites opérations mobiles qui progressaient sur le plancher du bassin pour des plans de réorganisation de la glace et des extractions minières de dernière minute. Occasionnellement, elle s’occupait du design de ces petits hameaux ambulants. Elle appréciait ce retour à l’ergonomie, son talent le plus ancien si elle exceptait la cosmonautique. Un jour où elle travaillait sur la conception des placards des chambres, elle observa son croquis avec un sentiment de déjà vu, en se demandant soudain si elle n’avait pas déjà fait ce même travail, à quelque moment de son passé. Elle se demanda aussi pourquoi ce talent restait si vif dans sa mémoire, alors que la connaissance était si fragile. Aussi loin qu’elle se souvînt, elle ne retrouvait pas trace de l’éducation à l’origine de cette maîtrise de l’ergonomie qui lui restait néanmoins, après toutes ces décennies écoulées depuis qu’elle ne l’avait plus exercée.
Mais l’esprit était étrange. Certains jours, ce sentiment de déjà vu se rapprochait d’elle, il devenait palpable, et elle était certaine d’avoir vécu auparavant chaque événement de la journée. Plus cela persistait, plus c’était dérangeant, avait-elle découvert. Le monde devenait une prison effrayante et nette, dans laquelle elle n’était qu’une créature du destin, un mécanisme automatique incapable de faire un seul geste qu’elle n’avait pas déjà fait dans quelque passé oublié. Une fois, cela persista durant une semaine, et elle fut presque paralysée. Jamais encore le sens de la vie ne l’avait submergée avec une telle hostilité, jamais. Michel s’en inquiétait beaucoup, et il lui assurait qu’elle souffrait sans doute de la manifestation mentale d’un problème physique. En cela, elle le croyait plus ou moins, mais comme tout ce qu’il lui prescrivait n’avait aucun effet apaisant, ça ne l’aidait guère. Elle ne pouvait que supporter ce qui lui arrivait, avec l’espoir que cette impression passerait.
Lorsqu’elle passait, elle faisait de son mieux pour l’oublier. Et quand elle revenait, elle s’en plaignait à Michel.
— Oh, mon Dieu, je le sens à nouveau.
Et Michel rétorquait :
— Est-ce que ça ne n’est pas déjà arrivé ?
Ils en riaient ensemble et elle faisait son possible pour vivre avec. Elle plongeait dans le travail, montait des plans pour les équipes d’hydrologie, définissait leurs missions selon les rapports des aréographes de la bordure, et se laissait submerger sous les résultats. C’était intéressant, et même excitant, comme une espèce de gigantesque chasse au trésor, qui nécessitait un enrichissement continu des connaissances aréographiques, dans les habitudes secrètes de l’eau souterraine. Ce qui l’aidait à supporter le déjà vu, et, au bout d’un certain temps, ce ne fut plus qu’une des impressions bizarres qui affectaient son esprit, pire que les poussées d’enthousiame passionné, mais préférable aux dépressions ou à ces moments où, plutôt que de sentir que quelque chose s’était déjà produit, elle était gagnée par le sentiment que rien de tel ne s’était jamais passé, même s’il ne s’agissait de rien de plus original que de sauter dans un tram. Du jamais vu, d’après Michel. C’était pour lui, apparemment, très dangereux. Mais il n’y avait rien à y faire. Parfois, cela ne l’aidait pas de vivre avec quelqu’un qui s’était spécialisé dans les problèmes psychologiques. Pour qui on risquait de n’être rien de plus qu’ion cas particulièrement intéressant. Il faudrait plusieurs pseudonymes pour la décrire, se disait-elle.
En tout cas, quand elle avait de la chance et se sentait mieux, elle travaillait de manière complètement concentrée, et quittait les bureaux entre quatre et sept heures, fatiguée et satisfaite. Elle rentrait chez elle dans cette clarté particulière des fins d’après-midi d’Odessa : toute la ville se trouvait dans l’ombre d’Hellespontus, mais le ciel avait encore une luminosité et une couleur intenses, et les nuages qui flottaient vers l’est brillaient au-dessus de la glace, enveloppant toute chose d’un reflet ardent, avec des tons infinis qui allaient du bleu au rouge et changeaient chaque jour, à chaque heure. Elle errait paresseusement sous les arbres du parc avant de passer le portail de l’immeuble de Praxis et de remonter jusqu’à son appartement pour dîner avec Michel, qui, généralement, sortait d’une longue journée passée à traiter le mal du pays des Terriens récemment immigrés, ou des anciens qui se plaignaient de problèmes comparables à celui de Maya – déjà vu, perte de mémoire, anomie, odeurs fantômes : autant de problèmes gérontologiques bizarres que l’on avait rarement rencontrés chez les humains à l’existence plus brève. Ce qui semblait indiquer de façon menaçante que les traitements de longévité ne pénétraient pas aussi bien le cerveau qu’il eût été nécessaire.
Rares étaient les sansei ou les yonsei qui venaient le consulter, et il s’en montrait surpris.
— C’est sans doute un bon signe quant à la vie sur Mars à long terme, lui dit-il un soir en remontant de son bureau après une journée particulièrement calme.
Elle haussa les épaules.
— Ils peuvent être dingues sans le savoir. Pendant que je faisais le tour du bassin, je me suis dit que c’était bien possible.
— Tu veux dire dingues ou seulement différents ?
— Je ne sais pas. Ils semblent ne pas avoir conscience de ce qu’ils font.
— Chaque génération est sa propre société secrète. Ceux-ci sont ce que tu pourrais appeler des aréurgiens. C’est leur nature d’opérer la planète. Il faut le leur reconnaître.