Elle s’entretint avec Kasei, qui d’ordinaire était plus sérieux que les jeunes ectogènes ; avec ses cheveux gris d’homme mûr, il avait un visage qui n’était pas sans rappeler celui de John, mais pas dans son expression ; il montrait sa dent de pierre en épiant d’un œil noir le comportement de sa fille. Malheureusement, il bouillonnait de plans pour effacer de la surface de Mars le complexe de sécurité de Kasei Vallis. À l’évidence, le fait d’avoir installé Korolyov dans la vallée qui portait son nom était une sorte d’affront personnel, et les dégâts causés au complexe pendant leur raid pour sauver Sax n’avaient pas été suffisants pour l’apaiser – en fait, cela l’avait plutôt mis en appétit. Kasei était un homme sombre et coléreux – ce qui lui venait peut-être de John, même s’il ne tenait guère de John ou d’Hiroko, ce que Maya trouvait sympathique. Mais son plan pour la destruction du complexe de Kasei Vallis était une erreur. Apparemment, il avait travaillé avec Coyote sur un plan de décryptage qui leur avait permis de faire sauter tous les codes de verrouillage du complexe, et maintenant il prévoyait de déclencher une tempête et de boucler tous les résidents dans des patrouilleurs pour les lancer vers Sheffield avant de faire sauter les bâtiments de la vallée.
Ça pouvait marcher ou non, mais ce serait une déclaration de guerre, une sérieuse brèche dans l’esquisse de stratégie à laquelle ils s’étaient tenus depuis que Spencer avait réussi à empêcher Sax de faire sauter tout ce qui tournait dans le ciel. Cette stratégie consistait simplement à disparaître de la face de Mars – sans représailles, sans sabotage, chacun dans le premier refuge venu… Ann elle-même semblait respecter ce plan. Maya le rappela à Kasei tout en le félicitant pour son idée et en l’encourageant à l’appliquer dès que le moment opportun se présenterait.
— Mais nous ne serons pas forcément en mesure de faire sauter les codes à cette date, protesta Kasei. C’est une occasion qui ne se représentera pas. Et après ce que Sax et Peter ont fait de Deimos et de la loupe aérienne, ils savent que nous sommes là. Ils pensent même que nous sommes encore plus nombreux !
— Mais ils ne le savent pas vraiment ! Et nous voulons conserver ce sens du mystère, cette invisibilité. L’invisible est invincible, comme le dit Hiroko. Mais rappelle-toi à quel point ils ont renforcé leur sécurité après que Sax a fait ses coups. S’ils perdent Kasei Vallis, ils mettront en place des forces plus importantes. Ce qui nous rendra la victoire encore plus difficile à terme.
Il secoua la tête avec obstination. Jackie les interrompit en lançant d’un ton enjoué :
— Ne t’en fais pas, Maya, nous savons ce que nous faisons.
— Ça, vous pouvez en être fiers ! Mais la question se pose : est-ce que nous en sommes fiers, nous ? À moins que tu sois la princesse de Mars, maintenant ?
— C’est Nadia, la princesse de Mars, rétorqua Jackie.
Et elle passa dans la kitchenette, suivie par le regard hostile de Maya, qui remarqua qu’Art l’observait avec curiosité. Il ne cilla pas quand elle le fixa, et elle traversa la pièce jusqu’à sa chambre pour aller se changer. Michel était là, occupé à ranger pour faire de la place à ceux qui allaient dormir par terre. La soirée risquait d’être particulièrement irritante.
Le lendemain matin, elle se leva très tôt pour aller à la salle de bains. Elle avait la gueule de bois. Art était déjà debout, entre les corps endormis, et il lui proposa :
— Vous voulez qu’on aille prendre un petit déjeuner dehors ?
Elle accepta. Dès qu’elle fut habillée, ils descendirent jusqu’au parc et suivirent la corniche qui avait des couleurs éclatantes sous les rayons bas du soleil levant. Ils s’installèrent à la terrasse d’un café qui venait de s’ouvrir sur la rue. Sur le mur blanc coloré par l’aube, on avait inscrit un slogan au pochoir. Il était petit, propre, net, d’un rouge vif :
ON NE PEUT JAMAIS REVENIR EN ARRIÈRE
— Mon Dieu ! s’exclama Maya.
— Quoi ?
Elle désignait le graffiti.
— Oh, oui… On le retrouve dans tout Sheffield et Burroughs depuis quelques jours. C’est parlant, non ?…
— Ka wow.
Ils étaient devant une petite table ronde, dans l’air glacé, et mangèrent des pâtisseries en buvant du café turc. À l’horizon, la glace scintillait comme une nappe de diamants, révélant des mouvements en profondeur.
— Quelle vue fantastique ! soupira Art.
Elle se tourna vers lui, séduite par cette réaction. Tout comme Michel, le Terrien était un optimiste, mais il se montrait plus discret, plus naturel. Pour Michel, c’était un principe, pour lui, une question de tempérament. Elle l’avait toujours considéré comme un espion, depuis le premier instant où il avait surgi de façon trop commode dans leur existence : l’espion de William Fort, de Praxis, et peut-être aussi de l’Autorité transitoire et aussi d’autres. Mais il était parmi eux depuis tellement longtemps – il était un ami proche de Nirgal, de Jackie, de Nadia… Et ils travaillaient ensemble pour Praxis, désormais. Ils en étaient dépendants pour le ravitaillement, la protection et les informations en provenance de la Terre. Et Maya n’était plus certaine de rien – elle ne savait plus si Art était un espion, ou alors ce qu’était un espion en pareil cas.
— Il faut que vous les empêchiez d’attaquer Kasei Vallis, lui dit-elle.
— Je ne crois pas qu’ils attendent ma permission.
— Vous savez très bien ce que je veux dire. Vous pouvez arriver à les dissuader.
Art avait l’air surpris.
— Mais si j’étais si persuasif que ça, nous serions déjà libres.
— Vous savez ce que je veux dire.
— Eh bien… Je suppose qu’ils ont peur de ne pas pouvoir faire sauter les codes une seconde fois. Mais Coyote me semble très sûr d’avoir le protocole d’accès. Et c’est Sax qui l’a aidé.
— Il n’y a qu’à leur dire ça.
— Pour ce que ça vaut. Ils vous écouteront plus que moi.
— Exact.
— Et si on faisait un concours : qui Jackie écoute-t-elle le moins ?
Elle partit d’un grand rire.
— Là, tout le monde pourrait gagner.
Art sourit.
— Vous devriez glisser ces conseils dans le programme de Pauline, en lui faisant imiter la voix de Boone.
Maya riait toujours.
— Bonne idée !
Ils discutèrent du projet d’Hellas, et Maya décrivit l’exploitation future du nouvel aquifère. Art avait eu un contact avec Fort, et il lui rapporta les complexités de la dernière décision de la Cour mondiale, dont Maya n’avait pas entendu parler. Praxis avait déposé une plainte contre Consolidated pour avoir tenté de lancer un ascenseur spatial de Colombie, à proximité du site en Equateur choisi par Praxis, ce qui menacerait l’un et l’autre site. La Cour s’était prononcée en faveur de Praxis, mais Consolidated avait ignoré sa décision et avait persisté en construisant une base dans son nouveau pays client. Elle était déjà prête à y faire arriver son nouveau câble. Les autres métanats se réjouissaient de voir la Cour mondiale défiée et soutenaient Consolidated autant que possible, ce qui mettait Praxis en difficulté.
Maya demanda :
— Mais toutes ces métanationales passent leur temps à se quereller ?…
— C’est exact.
— Ce qu’il faudrait faire, c’est inciter certaines à se battre.
Art haussa les sourcils.
— Voilà un plan dangereux !
— Pour qui ?
— Pour la Terre.