— Mais je me fous de la Terre, dit Maya en savourant chaque mot.
— Comme les autres, dit Art d’un ton douloureux, et elle rit à nouveau.
6
Heureusement, la bande de Jackie repartit assez vite pour Sabishii. Maya décida de se rendre sur le site du nouvel aquifère. Elle prit un train qui faisait le tour du bassin à contresens. Elle franchit le glacier Niesten et descendit la grande pente occidentale, avant de passer la ville de Montepulciano, au cœur des collines. Elle descendit dans une gare minuscule appelée Yaonisplatz. De là, elle prit un petit patrouilleur et s’engagea sur une route qui suivait une vallée, dans les montagnes accidentées d’Hellespontus.
Ça n’était qu’une piste grossièrement taillée dans le régolite, maintenue par un fixatif, jalonnée par des transpondeurs et encombrée, dans les endroits à l’ombre, par des congères de neige sale d’été. Le paysage était étrange. Vu depuis l’espace, Hellespontus avait une certaine cohérence visuelle et aréomorphologique, l’ejecta s’étant déversé depuis le bassin en anneaux concentriques. Mais, sur le terrain, ces anneaux étaient presque indiscernables. Il n’en restait que des entassements épars de rocs qui étaient tombés du ciel en une pluie chaotique. Les pressions fantastiques suscitées par l’impact avaient provoqué toutes sortes de métamorphoses bizarres, la plus courante étant des cônes d’éclatement géants : des blocs coniques fracturés par l’impact. Certains avaient des fissures béantes où un véhicule pouvait passer, alors que d’autres n’étaient que de simples cailloux avec des entailles microscopiques qui couvraient chaque centimètre carré de leur surface, comme dans une porcelaine ancienne.
En traversant ce paysage fracturé, Maya éprouva une peur vague devant les pierres kami : des cônes d’éclatement qui étaient retombés sur leur pointe pour rester en équilibre. D’autres, dont la partie inférieure plus tendre avait été érodée, étaient devenus autant d’immenses menhirs, plantés dans le sol comme des rangées de crocs. Des colonnes lingam, pareilles à celle que l’on surnommait la Bite du Grand Homme. Des strates en piles folles, dont la plus importante était appelée la Vaisselle dans l’Évier. De grandes murailles de basalte en colonnes, disposées en hexagones. D’autres murs encore, lisses et luisants comme des plaques géantes de jaspe.
L’anneau d’ejecta le plus extérieur était le seul à ressembler à une chaîne de montagnes conventionnelle. Dans la lumière d’après-midi, il faisait songer à l’Hindou Kouch, énorme et dénudé sous les bancs rapides des nuages. La route le franchissait par un col élevé, entre deux pics massifs. Tout en haut, Maya arrêta son véhicule dans le vent violent et, se retournant, elle ne découvrit que les montagnes déchiquetées – des pics et des crêtes bigarrés, avec les ombres des nuages qui jouaient sur la neige et, çà et là, un cratère circulaire qui conférait aux choses un aspect définitivement étranger.
Plus loin, la pente plongeait vers Noachis Planum, semée de cratères. Maya découvrit un camp de patrouilleurs miniers rassemblés en cercle, comme un convoi de chariots de l’Ouest d’autrefois. La descente fut cahoteuse et difficile, et elle n’atteignit son but qu’à la fin de l’après-midi. Elle fut accueillie par un petit contingent de ses vieux amis bédouins, plus Nadia, qui était venue s’enquérir du forage sur le nouvel aquifère. Ils se montraient tous très impressionnés.
— Il s’étend au-delà du cratère Proctor et probablement jusqu’à Kaiser, dit Nadia. Il semble qu’il aille très loin vers le sud, et on dirait bien qu’il jouxte l’aquifère d’Australis Tholus. Est-ce que vous aviez défini ses limites nord ?
— Je le crois, dit Maya en se mettant à pianoter sur son bloc de poignet.
Ils dînèrent tôt, en parlant de l’eau, ne s’interrompant que pour échanger les dernières nouvelles. Ensuite, ils se regroupèrent dans le patrouilleur de Zeyk et Nazik et dégustèrent le sorbet que Zeyk faisait circuler, les yeux fixés sur le petit brasier dans lequel il avait fait griller le chiche-kebab. Inévitablement, ils en vinrent à évoquer la situation présente, et Maya leur répéta ce qu’elle avait déclaré à Art – qu’ils devaient fomenter le trouble entre les métanationales terriennes, s’ils le pouvaient.
— Ce qui signifie une guerre mondiale, remarqua Nadia d’un ton sec. Et si la situation reste la même, ce sera la pire que la Terre ait connue. (Elle secoua la tête.) Il doit y avoir un meilleur moyen.
— D’abord, nous n’aurons pas besoin de nous en mêler, dit Zeyk. Ils sont déjà pris dans la spirale.
— Tu le crois vraiment ? fit Nadia. Eh bien… si ça arrive, nous aurons une chance de réussir notre coup ici, je pense.
Zeyk secoua la tête.
— C’est leur issue de secours. Il faudra beaucoup de coercition pour obliger les puissants à abandonner un endroit comme celui-ci.
— Il y a différentes sortes de coercition. Sur une planète dont la surface est encore inhabitable, nous pourrions en trouver certaines qui nous éviteraient d’avoir à abattre des gens. Il faudrait élaborer toute une nouvelle technologie pour mener la guerre. J’en ai parlé avec Sax et il est d’accord.
Maya fit la moue et Zeyk sourit.
— Sa façon de penser ressemble à l’ancienne, pour autant que je sache ! Descendre cette loupe aérienne – ça nous a beaucoup plu ! Quant à faire sauter Deimos de son orbite, eh bien… Mais je comprends son point de vue, en partie. Quand les missiles de croisière seront lancés…
— Il faut faire le nécessaire pour ne pas en arriver là.
Nadia avait cette expression entêtée qu’elle prenait quand elle tenait dur comme fer à ses idées, et Maya la dévisagea avec surprise. Nadia, stratège révolutionnaire : elle n’aurait pas cru ça possible. Mais elle pensait sans aucun doute à protéger ses projets de construction. Ou à un projet de construction dans un milieu différent.
— Il faudrait en parler aux communautés d’Odessa, lui suggéra Maya. Dans l’ensemble, ils suivent Nirgal.
Nadia acquiesça et tendit un pique-feu miniature pour repousser une braise vers le centre de l’âtre. Ce feu était un spectacle rare sur Mars, mais Zeyk aimait suffisamment les feux pour assumer la dépense et le travail. Des rubans de cendres flottaient sur les braises orange comme Mars. Zeyk et Nazik parlaient à voix feutrée, décrivant la situation des Arabes sur la planète, qui était toujours aussi complexe. Les radicaux étaient presque tous dans des caravanes. Ils prospectaient l’eau et les métaux sur les sites aréothermiques. Ils affichaient une allure innocente et ne faisaient jamais rien qui pût révéler qu’ils ne dépendaient pas de l’ordre métanational. Mais ils étaient prêts, ils attendaient tous de passer aux actes.
Nadia partit se coucher et Maya demanda d’un ton hésitant :
— Parlez-moi de Chalmers.
Zeyk la fixa, impassible et calme.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Je veux savoir comment il a été impliqué dans le meurtre de Boone.
Il plissa les yeux, mal à l’aise.
— Cette nuit-là, à Nicosia, tout était compliqué. Les Arabes ne cessent d’en parler. Ça finit par devenir lassant.
— Et que disent-ils ?
Zeyk regarda Nazik, qui dit :
— Le problème, c’est qu’ils disent tous quelque chose de différent. Personne ne sait ce qui s’est vraiment passé.
— Mais vous y étiez. Vous y avez assisté en partie. Dites-moi d’abord ce que vous avez vu.
Zeyk, alors, ferma les yeux et hocha la tête.
— Très bien. (Il prit son souffle et se prépara. Solennellement, comme s’il témoignait, il commença :) Après les discours que tu avais prononcés, nous étions réunis dans la Meshab Hajr el-kra. Les gens étaient en colère contre Boone à cause d’une rumeur selon laquelle il avait arrêté la construction d’une mosquée sur Phobos, et son discours n’avait rien arrangé. Nous n’avons jamais aimé cette nouvelle société martienne dont il parlait. Pour nous, ça n’était qu’une nouvelle pseudodémocratie à l’occidentale. Ça nous est devenu encore plus évident dans les années qui ont suivi. Lorsque Frank est arrivé, nous étions en train de grogner. Je dois dire que ce fut encourageant de le voir arriver dans ce moment-là. Il nous semblait qu’il était le seul à avoir une chance de s’opposer à Boone. Nous nous sommes donc tournés vers lui, et il nous a encouragés – à sa façon subtile, il s’opposait à Boone, il faisait des plaisanteries qui nous rendaient encore plus furieux tout en le faisant apparaître, lui, comme le seul bastion dressé face à Boone. Je dois dire que cela m’irritait de voir Frank exciter un peu plus encore les jeunes. Selim el-Hayil et plusieurs de ses amis de la faction Ahad étaient là, et ils étaient remontés non seulement contre Boone mais contre ceux du Fatah. Tu sais, le Fatah et Ahad divergeaient sur de nombreux points – nationalisme contre panarabisme, les relations avec l’Occident, l’attitude envers les soufis… C’était une division fondamentale pour cette jeune génération de la Fraternité.