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— Sunnites contre Chiites ? demanda Maya.

— Non. Conservateurs contre libéraux. Les libéraux plutôt séculiers, et les conservateurs religieux, qu’ils soient sunnites ou chiites. Et el-Hayil était un leader des Ahad conservateurs. Il était dans la caravane avec laquelle Frank avait voyagé cette même année. Ils avaient souvent discuté, et Frank lui avait posé des tas de questions, il l’avait sondé, comme il savait le faire, jusqu’à ce qu’il sente qu’il vous comprenait, ou du moins qu’il comprenait votre point de vue.

Maya hocha la tête, d’accord avec cette description.

— Donc, Frank le connaissait bien, et el-Hayil a failli dire quelque chose cette nuit-là, mais Frank l’a regardé et il s’est abstenu. Je l’ai vu. Puis Frank est parti et el-Hayil nous a quittés immédiatement après.

Zeyk fit une pause pour boire une gorgée de café et réfléchir.

— Je ne les ai revus ni l’un ni l’autre durant les deux heures qui ont suivi. Tout a commencé à mal tourner bien avant que Boone soit tué. Quelqu’un gravait des slogans sur les murs de la médina, et les Ahad croyaient que c’était les Fatah. Quelques Ahad ont attaqué un groupe de Fatah. Ensuite, il y a eu des bagarres dans toute la ville, et même des équipes de construction américaines ont été attaquées. Il se passait quelque chose. On se battait de tous les côtés. Comme si tout le monde était devenu fou.

Maya acquiesça.

— Ça, je m’en souviens.

— Bon, et c’est alors que nous avons entendu dire que Boone avait disparu, et nous sommes descendus jusqu’à la Porte de Syrie pour vérifier les codes de verrouillage au cas où il serait sorti par là. Nous avons découvert que quelqu’un était effectivement sorti et n’était pas revenu, et on s’était mis en route quand nous avons appris la nouvelle. On n’a pas pu y croire. Nous sommes revenus dans la médina. Ils étaient tous rassemblés là, et on nous a dit que c’était bien vrai. J’ai mis une demi-heure à rejoindre l’hôpital à travers la foule et je l’ai vu. Tu étais là.

— Je ne m’en souviens pas.

— Mais si, tu étais là, mais Frank était déjà reparti. Donc, j’ai vu John Boone, et quand j’ai retrouvé les autres, je leur ai dit que c’était vrai. Même les Ahad ont été choqués, j’en suis certain : Nasir, Ageyl, Abdullah…

— Oui, confirma Nazik.

— Mais el-Hayil, Rashid Abou et Buland Besseisso n’étaient pas avec nous. Nous étions de retour à la résidence, en face de la Meshab Hajr el-kra, quand on a frappé à la porte, très fort, et quand nous avons ouvert, el-Hayil est tombé dans la pièce. Il était déjà malade, en sueur, et il voulait vomir. Sa peau était rouge, couverte de plaques. Sa gorge était gonflée et il avait du mal à parler. Nous l’avons emmené jusqu’à la salle de bains et obligé à vomir. Nous avons appelé Youssouf et nous étions en train d’essayer de transporter Selim jusqu’à la clinique de notre caravane, quand il nous a arrêtés. « Ils m’ont tué », a-t-il dit. Nous lui avons demandé ce qu’il entendait par là, et il a ajouté : « Chalmers. »

— Il a dit ça ?

— Je lui ai demandé : « Qui a fait ça ? » et il m’a dit : « Chalmers. »

— Mais il y a autre chose, ajouta Nazik.

Zeyk approuva.

— Je lui ai demandé encore : « Que veux-tu dire ? » et il m’a répondu : « Chalmers m’a tué. Chalmers et Boone. » Il crachait chaque mot. Il a dit aussi : « On avait projeté de tuer Boone. » En entendant ça, Nazik et moi nous avons grondé, et Selim m’a pris le bras. (Zeyk referma les mains sur un bras invisible.) « Il allait nous chasser de Mars. » Il a dit cela sur un ton que je n’oublierai jamais. Il le croyait vraiment. Il croyait que Boone voulait nous chasser de Mars.

Il secoua la tête, encore incrédule.

— Et qu’est-il arrivé ensuite ?

— Il… (Zeyk ouvrit les mains.) Il a eu une convulsion. Elle lui a d’abord pris la gorge, puis tous les muscles. (Il serra à nouveau les poings.) Il s’est convulsé et il s’est arrêté de respirer. Nous avons tenté de l’obliger à respirer encore, mais ça n’a rien fait. Nous ne savions pas quoi faire : une trachéotomie ? La respiration artificielle ? Des antihistaminiques ? (Il haussa les épaules.) Il est mort dans mes bras.

Un long silence suivit. Maya observait Zeyk plongé dans ses souvenirs. Un demi-siècle s’était écoulé depuis cette nuit de Nicosia, et Zeyk était déjà vieux en ce temps-là.

— Je suis surprise de constater à quel point tu te souviens des choses, dit-elle. Ma propre mémoire, même en ce qui concerne des nuits comme celle-là…

— Je me souviens de tout, fit-il d’un air morose.

— Son problème est le contraire de celui de tous les autres, fit Nazik en fixant son époux. Il se rappelle trop. Il ne dort pas bien.

— Mmfff, fit Maya. Et à propos des deux autres ?…

Zeyk plissa les lèvres.

— Je ne peux rien dire de certain. Nazik et moi, nous avons passé le reste de la nuit à discuter au sujet de Selim. Il y avait un différend à propos de la façon dont nous pouvions nous débarrasser de son corps. Est-ce qu’il fallait l’emporter jusqu’à la caravane et dissimuler ce qui s’était passé, ou faire appel tout de suite aux autorités ?

Ou bien encore livrer aux autorités un assassin solitaire et mort, songea Maya, en guettant l’expression fermée de Zeyk. Sans doute avaient-ils discuté de ça aussi, cette nuit-là. Il ne racontait plus les événements de la même façon.

— Je ne sais pas vraiment ce qui leur est arrivé. Je ne l’ai jamais découvert. Il y avait de nombreux Fatah et Ahad en ville, cette nuit-là, et Youssouf a entendu Selim. Ça pouvait être aussi bien leurs ennemis, leurs amis, ou eux-mêmes. Ils sont morts plus tard dans la nuit, dans une chambre de la médina. Des coagulants.

Zeyk eut un frisson.

Un autre silence. Il soupira et remplit sa tasse. Nazik et Maya refusèrent.

— Mais tu vois, reprit-il, ça n’est que le début. Seulement ce que nous avons vu, ce dont nous pouvons être sûrs. Et après ça… Pfft ! (Il grimaça.) Les discussions, les hypothèses, les théories sur des conspirations de tout genre. Comme d’habitude, n’est-ce pas ? Il n’est plus question de parler simplement d’assassinat. Depuis les Kennedy, ça entraîne un nombre effarant de scénarios qui expliquent les mêmes faits de cent façons différentes. C’est ça, le grand plaisir de la théorie de la conspiration : pas d’explication, mais des histoires. C’est comme Shéhérazade.