— Et tu n’en crois aucune ? demanda Maya, avec un soudain sentiment de désespoir.
— Non. Les Ahad et les Fatah étaient en conflit, je le sais. Frank et Selim, d’une certaine façon, étaient en relation. L’influence que cela a pu avoir dans Nicosia, je l’ignore, à supposer qu’il y en ait eu une… (Il souffla lentement.) Je ne sais pas, et je ne vois pas comment quiconque pourrait savoir. Le passé… Qu’Allah me pardonne, mais le passé semble une sorte de démon qui me torture chaque nuit.
— Je suis désolée, dit Maya en se levant.
La petite pièce lumineuse lui semblait soudain exiguë, étouffante. Elle surprit quelques étoiles par la fenêtre et ajouta :
— Je vais aller faire un tour.
Ils acquiescèrent et Nazik l’aida à mettre son casque.
— Ne reste pas dehors trop longtemps.
Le ciel déployait son tapis habituel et spectaculaire d’étoiles, au-dessus d’une étroite bande mauve qui persistait à l’horizon. Les montagnes d’Hellespontus étaient au fond, à l’est, la neige des pics passant du rose profond à l’indigo, plus haut, avec des tons si purs que la ligne de transition paraissait vibrer.
Maya se dirigea lentement vers un affleurement distant d’environ un kilomètre. Elle discernait de la végétation dans les craquelures, à la base, des lichens ou des mousses rampantes dont les tons verts étaient maintenant noirs. Elle escalada les rochers là où elle le pouvait. Les plantes avaient déjà suffisamment de mal à pousser sur Mars sans qu’on les écrase. Toutes ces choses étaient vivantes. L’air glacé du crépuscule s’infiltrait en elle mais elle finit par sentir le X des filaments de chauffage de son pantalon sur ses genoux en marchant. Elle trébucha et cligna des paupières pour s’éclaircir la vue. Les étoiles étaient devenues floues. Quelque part au nord, dans Aureum Chaos, le corps de Frank Chalmers reposait dans une couche de sédiments et de glace, enfermé dans son walker comme dans un cercueil. Il avait été tué en les sauvant, en luttant pour qu’ils ne soient pas emportés par le flot. Mais il aurait nié cette description de tout son cœur. Un simple accident de timing, aurait-il dit, rien de plus. Dû au fait d’avoir plus d’énergie que n’importe qui, une énergie alimentée par sa colère – sa colère envers elle, envers John, l’AMONU et toutes les puissances de la Terre. Envers sa femme. Son père. Sa mère et lui-même. Envers tout. L’homme en colère. Le plus en colère qui ait jamais vécu. Son amant. Le meurtrier de son autre amant, l’amour de sa vie, John Boone, qui aurait pu les sauver tous. Qui aurait été son éternel compagnon.
Et elle les avait dressés l’un contre l’autre.
À présent, le ciel était totalement noir, avec un simple trait violet à l’ouest. Elle avait refoulé ses larmes en même temps que ses sentiments. Il ne restait que ce monde obscur, cette trace violine, amère, comme une plaie sanglante au fond de la nuit.
7
Il y a certaines choses que tu dois oublier. Shikata ga nai.
De retour à Odessa, Maya fit la seule chose possible avec ce qu’elle avait appris : elle oublia et se relança dans le projet Hellas, passant de longues heures dans son bureau à examiner les rapports et à envoyer des équipes sur les différents sites de forage et de construction. Avec la découverte de l’aquifère occidental, les expéditions d’hydrologie avaient perdu de leur urgence, et l’effort se portait sur la captation, le drainage des aquifères existants et la construction de l’infrastructure des installations de la bordure. Les équipes de forage suivaient les équipes de prospection, et les poseurs de canalisations leur succédaient, avec les installateurs de tentes. Tous prenaient la piste et remontaient le canyon de Reull, au-dessus de Dao, là où la muraille était particulièrement ravinée. De nouveaux immigrants débarquaient dans le port spatial qui avait été construit entre Dao et Harmakhis. Ils s’installaient tous dans les hauts d’Harmakhis : ils devaient participer à la transformation de Dao-Reull et à l’installation des nouvelles cités sous tentes de la bordure. C’était une immense opération logistique qui correspondait presque trait pour trait au vieux rêve de Maya : le développement d’Hellas. Mais à présent qu’il s’agissait d’une réalité, elle se sentait irritée, dérangée. Elle n’était plus vraiment certaine de ce qu’elle voulait pour Hellas, ou pour Mars, ou même pour elle. Souvent, elle se trouvait sous l’emprise de ses changements d’humeur qui, dans les mois suivant sa visite à Zeyk et Nazik (bien qu’elle ne fît pas la corrélation), étaient devenus particulièrement violents, passant en une oscillation variable de l’excitation au désespoir, avec une période d’équinoxe qui était gâchée par la certitude qu’elle allait remonter ou redescendre.
Elle se montrait souvent dure avec Michel, ces derniers mois. Son calme l’agaçait fréquemment, il semblait tellement en paix avec lui-même, suivant le cours paisible de sa vie comme si les années qu’il avait passées avec Hiroko lui avaient apporté la réponse à toutes ses questions.
— C’est ta faute, lui dit-elle, l’agressant pour éprouver sa réaction. Quand j’avais le plus besoin de toi, tu n’étais pas là. Tu ne faisais pas ton métier.
Michel l’ignorait et il cherchait à l’apaiser jusqu’à la mettre en colère. Il n’était plus son psychothérapeute, maintenant, mais son amant, et quand on ne parvient plus à mettre son amant en colère, est-ce qu’il l’est encore vraiment ? Elle voyait dans quel terrible étau on se trouvait quand son amant était aussi son thérapeute – comment ce regard objectif et cette voix apaisante pouvaient être vus comme un moyen de distanciation toute professionnelle. Un homme qui faisait son métier – c’était intolérable d’être jugée par un tel regard, comme s’il se trouvait d’une certaine façon au-dessus de tout, comme s’il n’avait pas de problèmes, pas d’émotions qu’il ne puisse maîtriser. Elle devait réfuter cela. Et puis (oubliant d’oublier) :
— Je les ai tués tous les deux ! Je me suis jouée d’eux, je les ai dressés l’un contre l’autre pour accroître mon pouvoir. Je l’ai fait exprès et tu n’étais pas là ! C’est aussi ta faute !
Il marmonna, il commençait à s’inquiéter parce qu’il devinait ce qui approchait : c’était comme l’une de ces tempêtes qui soufflaient souvent d’Hellespontus. Elle rit et le gifla avec violence. Il recula et elle hurla :
— Viens, espèce de lâche ! Défends-toi !
Jusqu’à ce qu’il sorte sur le balcon et maintienne la porte fermée avec le talon, se tournant vers les arbres du parc et jurant en français tandis qu’elle tambourinait contre le battant. Il lui arriva même une fois de fracasser les vitres, et il rouvrit la porte dans une pluie de verre pour battre en retraite sans cesser de jurer en français, et s’enfuir de l’immeuble.
Mais, le plus souvent, il attendait qu’elle s’effondre et se mette à pleurer. Alors, il revenait, se remettait à parler en anglais, ce qui marquait chez lui le retour au calme. Et, avec une très discrète expression de dégoût, il reprenait l’intolérable thérapie.
— Écoute, nous étions tous sous pression à cette époque, même si nous n’en avions pas conscience. Notre situation était extrêmement artificielle, et tout aussi dangereuse – si nous avions échoué à divers degrés et de diverses façons, nous aurions tous pu périr. Nous devions réussir. Certains d’entre nous contrôlaient mieux cette pression que d’autres. Je ne m’en suis pas trop bien sorti, et toi non plus. Mais nous sommes ici maintenant. Et les pressions continuent de s’exercer sur nous. Certaines sont différentes, d’autres sont restées les mêmes. Mais nous nous en tirons mieux, si tu veux que je te le dise. La plupart du temps.